Lundi 19 décembre 2005


La vie est pareille à la mer. Les plus terribles tempêtes qui la traversent passent et alors que le jour pointe le bout de son nez, que disparaissent les dernières traces, on en vient à se demander si l'on a pas tout simplement rêvé.
J'ai l'impression de sortir d'une longue léthargie. Je réapprends à vivre. Lentement.
Maman est toujours à l'hôpital. Depuis deux semaines qu'elle y séjourne, elle n'a pas prononcé une seule parole. Les différents médecins qui se succèdent à son chevet disent qu'elle est encore sous le choc de l'accident et qu'il faut être patient. Je vais la voir tous les après-midis.
La police ne sait pas quoi penser. L'enquête piétine. Le conducteur de l'autre véhicule a disparu. Le témoin de la scène s'est lui aussi mystérieusement envolé. Ma mère est dans l'incapacité de leur donner sa version des faits. Malgré ce qui s'est passé ce soir là au café, et malgré les dépositions de neuf personnes, l'armée nie toute implication dans l'arrestation de ce M. Maupoint dont, par ailleurs, il semble n'exister aucune trace.
Les jours succèdent aux jours. Heureusement que Benjamin est près de moi. Je ne sais vraiment pas ce que je serais devenue s'il n'avait pas été là pour me soutenir… Il s'est montré très prévenant. Il a même proposé que nous allions passer quelques jours en Bretagne, loin d'ici, de tout, de cette histoire. J'ai refusé. Partir aurait été une grande erreur. C'est ici que je dois me reconstruire.


Pour me changer les idées, et parce que j'en avais besoin, je me suis retournée vers le théâtre. A cause de mon désistement de dernière minute, la représentation que nous devions donner la semaine dernière a été annulée. Le projet tout entier semblait lui aussi sur le point d'être abandonné lorsque je me suis présentée à Pierre pour savoir s'il voulait bien me reprendre. Il a aussitôt décrété que cela lui paraissait être une excellente idée et que, en travaillant bien, nous pourrions être prêts pour le festival des Tréteaux de l'Université. Il contacta alors le reste de l'équipe. Marion était d'accord. Restait à convaincre Romain…


Je pénètre dans la salle de l'Amphigouri où nous avions autrefois l'habitude de tenir nos répétitions. Je dis autrefois comme si je parlais d'une époque révolue qui aurait datée de dix ou quinze ans alors que la dernière de nos réunions ne remonte qu'à à peine trois semaines. Si tel avait été le cas, je ne crois pas que j'aurais ressenti une émotion plus grande.
La salle est plongée dans l'obscurité. Je m'avance respectueusement et monte sur la scène. Mes pas retentissent sur le parquet. Je me tiens face aux gradins et fait une révérence à toute l'assemblée de spectateurs invisibles qui sont assis, massés les uns auprès des autres, sur les rangées vides. Je ferme les yeux et pendant un bref instant, il me semble les entendre se lever tous ensemble et applaudir pour saluer ma prestation. C'est à ce moment là que les projecteurs s'allument.
Romain dépose ses affaires et s'approche de moi. Un ange passe. Je me remémore le dernière fois où nous nous étions vus. L'invitation à dîner. Mon embarras. La lettre. Mon silence. Son (faux ?) rendez-vous.
La situation devient gênante. Nous échangeons un sourire et franchissons chacun les quelques mètres qui nous séparent l'un de l'autre.
" Je suis désolé pour ta mère, me dit-il à voix basse après m'avoir fait la bise.
_ Merci. Et moi je suis désolé pour l'autre jour. Sincèrement.
_ C'est oublié, ne t'en fais pas. "
Pierre pénètre à son tour dans la salle, bientôt suivi par Marion. L'équipe est enfin au complet. Les répétitions de La leçon peuvent (re)commencer.
Pierre choisit de débuter la séance par quelques exercices de concentration et d'appréciation de l'espace qui nous aident à retrouver nos marques. Nous faisons ensuite une rapide lecture de la pièce de Ionesco. Romain joue le rôle du professeur, Marion celui de la bonne. J'interprète quant à moi celui de l'élève. Tout se passe pour le mieux du monde.

La matinée s'achève sans que nous nous en soyons aperçus. Avant de nous quitter - sans ne pas auparavant nous être donnés rendez-vous le surlendemain - Pierre nous félicite pour notre prestation :
" Mes enfants bravo !, nous dit-il avec ferveur. Je suis fier de vous. Ensemble nous allons accomplir de grandes choses, j'en suis persuadé. La représentation ne peut dès lors n'être soit qu'un énorme échec soit qu'un énorme succès… Et ce sera un énorme succès, croyez-moi ! "


Benjamin me fait la surprise de m'attendre dehors.
" Salut ! Alors comment va ma petite comédienne préférée ? Ça s'est bien passé ? "
J'entreprends de lui raconter en détail le déroulement de la matinée lorsque, après avoir jeté un rapide coup d'œil à sa montre, il m'interrompt :
" Je vois que tu as plein de choses à me dire… " Il fait semblant d'être contrarié. " Quel dommage que je ne sois pas adjudant-chef… J'aurais pu prendre mon après-midi… "
Je le regarde avec des yeux grands comme ça. Je vois bien qu'il est sur le point d'éclater de rire. Lui comme moi mentons très mal. Je me jette à son cou.
" Alors ça y est ! Tu as eu ta promotion !
_ Ce matin même !
_ Mais c'est … c'est formidable ! Que je suis contente ! Depuis le temps… "
Nous nous étreignons longuement. Je suis si heureuse pour lui ! Il me prend par la main.
" Viens, me dit-il. On va fêter ça ! "


Après le restaurant, nous sommes allés nous promener sur les bords de Maine, côté Doutre. Nous avons marché pendant près d'une heure et demie. Bras dessus. Bras dessous. Comme deux amoureux.
Pour la première fois, nous avons fait des projets d'avenir commun. Il m'a confié qu'un jour il nous verrait bien vivre tous les deux, sur une péniche, sans hâte, au bord de l'eau.
" Tout petit déjà, je rêvais d'être éclusier. Je ne sais pas pourquoi. Ça me passionnait. Passer ses journées à faire passer les bateaux…
_ En y réfléchissant bien, tu as presque réussi…
_ ?
_ Eh bien oui, lui ai-je dit en le taquinant. Eclusier ou militaire, dans le fond, c'est pratiquement pareil : vous passez vos journées à divaguer et à ne rien faire… "


En formulant mon vœu sur le papier, je repense à cet instant où, il y a de cela quelques minutes, sous le kiosque à musique du jardin du Mail, il m'a offert cette bague.
" Mais tu es fou !
_ Oui, a-t-il confessé. De toi… "
Il l'a sortie de son écrin et me l'a mise autour du doigt.
" Ne crois pas que je veuille précipiter quoique ce soit, a t-il précisé. Tu sais bien que j'ai quelques difficultés avec le mariage aussi je ne… Mais je t'aime, voilà. Et il fallait que je t'en donne une preuve matérielle. "
J'ai fondu littéralement. J'imagine à quel point cet acte a dû lui être difficile, lui qui a peur de s'engager et qui évite le plus possible les démonstrations d'affection. J'en suis d'autant plus touchée.
Je plie ma feuille en quatre et la glisse dans l'enveloppe destinée à cet effet. Benjamin me rejoint. Nous nous dirigeons ensemble vers l'" arbre à souhaits " qui trône, majestueux, sur le parvis de la mairie. Ensemble, nous attachons à l'aide d'une cordelette nos deux enveloppes sur la même branche métallique, côte à côte, au milieu de tous ces autres vœux. Le vent se met à souffler. Nos feuilles s'agitent.
" Quel souhait as-tu formulé ?, me demande-t-il avant de s'en retourner travailler.
_ J'ai fait le vœu que cette journée ne s'achève jamais. "
Il se met à rire.
" Alors c'est sûr, il sera exaucé. J'ai fait exactement le même. "


Depuis le 24 février dernier, j'ai commencé l'écriture d'un journal dans lequel j'ai depuis pris l'habitude de coucher mes pensées, mes idées, mes états d'esprit. C'est la seconde fois que je m'essaie à cette pratique. L'autre date de mes années d'adolescence. Je ne sais malheureusement plus où il est. C'était l'époque de mes premières soirées, de mes premières amours, mes premières peines de cœur, mes premières fugues.
Avant d'écrire tout ce qui m'est arrivé durant cette première partie de journée, je tourne les pages dans l'autre sens et remonte le temps. Tout n'est pas terminé. Ce M. Maupoint a essayé de me faire passer un message. Lequel ? Elle sait… Qui ? Quoi ? Où ? Comment ? Qu'est-il advenu de mon père ?
Je sens bien que tout cela n'est pas très clair. Se peut-il que…
Le téléphone se met à sonner. Je vais décrocher. C'est l'hôpital. Instinctivement, mon rythme cardiaque s'accélère. Je m'attends au pire. J'écoute ce que l'infirmière a à me dire et repose le combiné.
Ma mère.
Elle parle.


Je suis accueillie par le docteur Dragon qui m'accompagne jusqu'à sa chambre.
" Votre mère, m'explique-t-il en chemin, a prononcé ses premiers mots ce matin sur les coups de dix heures et quart.
_ Qu'a-t-elle dit ?
_ Qu'elle désirait deux croissants et une bonne tasse de chocolat ! "
Je ne peux m'empêcher de sourire.
" Tout va bien, alors ?
_ Parfaitement. Ses fractures sont dorénavant pratiquement résorbées et elle recommence à s'alimenter correctement. Je pense qu'elle pourra sortir d'ici la fin de la semaine. "
Nous arrivons devant la chambre 216. Le médecin me prévient :
" Sa voix est assez éraillée. C'est tout à fait normal. Bientôt il n'y paraîtra plus. "
Je le remercie et pénètre dans la pièce. Ma mère est allongée sur son lit. Une infirmière termine de changer ses pansements. Elle ne m'a pas encore vue.
" Toc toc, fais-je. Alors, il paraîtrait que quelqu'un s'est remis à parler, ici ? "
Le visage de maman s'illumine.
" Ma chérie ! Viens là que je t'embrasse ! "
Elle me prend dans ses bras et se met à pleurer.
" Que c'est bon de t'entendre ", lui dis-je en lui essuyant ses larmes.
L'infirmière s'est levée et a quitté la pièce. Ma mère me demande d'aller fermer la porte. J'obtempère et revient m'asseoir près d'elle. Son expression s'est brusquement rembrunie.
" Ce n'était pas une tentative de suicide, encore moins un accident. On a essayé de me tuer. "
Je lui avoue que je m'en doutais et lui raconte ce que je sais. Maman écoute très attentivement. A la fin de mon récit, elle dit simplement :
" Bien. C'est mieux ainsi. "
Et elle se met à me raconter son histoire. Depuis le début. J'en saisis enfin toute l'importance.
J'étais vraiment loin du compte.


Je rentre dans l'appartement avec frénésie et me jette sur Benjamin qui tombe à la renverse sur le canapé.
" Quoi ? Qu'y a-t-il ? Qu'est ce qu'il se passe ?
_ C'est merveilleux ! Tu n'imagineras jamais…
_ Imaginer quoi ? Dis-moi ! "
Je ne dis rien. Je me précipite dans notre chambre et en revient avec une photographie. Benjamin m'interroge du regard.
" Papa… Mon père… Il n'est pas mort ! Tu comprends ? Mon père est toujours en vie ! "


Je n'arrive pas à dormir. L'excitation est trop grande. Mon père… Il est là… Tout près… J'ai du mal à le croire. Cela paraît si impossible… Qu'il me tarde maintenant de le revoir… Maman m'a promis que ce serait pour bientôt.
Que fait Benjamin ? Il est sorti du lit depuis près d'une demie heure. Je l'appelle :
" Benjamin ? Benjamin ? Qu'est-ce qui t'arrive ? T'es malade ? "
Pas de réponse. Le silence devient oppressant. Revêtant ma robe de chambre, je me lève et fais le tour de l'appartement. Personne. Où peut-il bien être ?
Je vais vérifier que la porte est bien fermée. C'est là que je trouve son mot :

" Audrey,
Il arrive parfois que l'on se retrouve face à deux choix délicats aussi importants pour soi l'un que l'autre. Et quoique l'on décide, on sait qu'on regrettera toute sa vie de ne pas avoir préféré l'autre…
Je t'aime, tu le sais. Mais j'ai une mission à accomplir. Ton père n'est pas celui que tu crois. Nous devons à tout prix le récupérer. Grâce à toi, maintenant, nous savons où il est.

Merci de m'avoir fait confiance. Je ne t'oublierai jamais. Pardonne-moi. "
" Benjamin "

 

A suivre…

par Arronax publié dans : Récits
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Commentaires

c'est demain que tu mets la fin j'espère ...
c'est dur d'être privé de la chute ^Ö^
commentaire n° : 1 posté par : karicature (site web) le: 19/12/2005 23:05:09
ah ! le coup de Benjamin je l'avais vu venir au moins ;)
commentaire n° : 2 posté par : pilou le: 20/12/2005 08:50:02

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