Mardi 13 décembre 2005


Tout est allé très vite. Il s'est précipité vers les escaliers. Je me suis jetée dans ma voiture. J'ai été la plus rapide. Je suis partie sans qu'il ait eu le temps de me rattraper.
J'ai roulé pendant près de deux heures, en évitant les grands axes en ne suivant aucun itinéraire précis. Lorsque je me suis enfin arrêtée sur le bas côté, mon cœur s'était à peu près remis à battre normalement. Je suis sortie de la voiture et ai manqué de tomber par terre. Mes jambes ne me portaient plus. L'intensité des émotions auxquelles je venais d'être confrontée m'avait submergée et je commençais à peine à pouvoir maintenir la tête hors de l'eau.
Je me suis rassise et ai décidé de faire le point. Que faisait-il ici ? Pourquoi ma mère le fréquente-t-elle ? Depuis combien de temps le connaît-elle ? Autant de questions auxquelles je n'avais pas de réponses… Il ne me restait plus qu'une chose à faire.
J'ai ouvert le coffre de la voiture et ai pris dans mes mains le paquet reçu la veille. C'était la seule solution. J'ai relu encore une fois la carte qui accompagnait le téléphone portable : Si vous avez besoin d'aide, composez ce numéro… La formule était tout à fait de circonstance.
J'ai tapé les chiffres un par un et n'ai hésité qu'un court instant à la pensée que ceci pouvait être un piège. La sonnerie a commencé à retentir. Qui allait répondre ? Ami ou ennemi ?


" Audrey ? "
Voix masculine. Grave. La même - j'en suis pratiquement certaine - que celle du répondeur.
" Qui me veut du mal ? Pourquoi ?
_ Audrey, mais où êtes-vous ?
_ Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Je veux des réponses ! "
Léger silence.
" Ecoutez Audrey. Je m'inquiète pour vous et j'aimerais vous aider. Sincèrement. Mais je ne peux rien faire au téléphone, alors…
_ Non ! C'est vous qui allez écouter. J'en ai plus que marre de toute cette histoire. Je n'y comprends rien et je veux que vous m'expliquiez. Tout de suite ! "
Il s'éclaircit la gorge, sûrement pour gagner du temps.
" D'accord. Mais pas au téléphone. Je suis désolé mais maintenant rien n'est moins sûr. Pourquoi ne viendriez-vous pas…
_ Pas question. C'est vous qui allez venir. "
Je lui ai donné rendez-vous et ai raccroché aussitôt, sans lui permettre de négocier. S'il y a bien une chose que j'ai apprise dans toutes ces séries américaines qui passent à la télé, c'est qu'il ne faut en aucun cas laisser à son interlocuteur - surtout quand on ne sait pas qui il est - la possibilité d'avoir le dernier mot.
Il viendra.


Benjamin dort à mes côtés. J'entends sa respiration, lente et régulière. Ma tête frôle son épaule. Nos jambes se touchent.
Je suis allée vers lui de la façon la plus naturelle qui soit. J'avais besoin de réconfort et c'est à lui que je me suis spontanément présentée.
Il se retourne, change de position et vient se blottir contre moi. La vie est faite de contradictions. Curieusement, depuis plusieurs semaines, c'est dans ces moments de doute que je me sens la plus heureuse. Comment tout cela va-t-il finir ?
Je ne lui ai rien dit. J'avais envie de faire une pause, d'ouvrir une parenthèse et de ne la refermer qu'au lendemain. Mais les souvenirs me rattrapent. Le visage de cet homme m'obsède. Que me veut-il ? De quelle manière est-il lié avec ma mère ? Est-elle manipulée ? Ou sait-elle ce que tout cela signifie ?
" Tu ne dors pas ? "
Benjamin vient de se réveiller. Je lui effleure le visage de la main.
" Non…
_ Qu'est-ce qu'il y a ? Tu peux tout me dire, tu sais… "
Je dépose un baiser sur son front en guise de réponse.
" Je suis content que tu sois revenue.
_ Moi aussi.
_ Je regrette pour l'autre jour. Je …
_ Chut… "
Je n'ai pas envie d'en parler. Pas ce soir. Je me rapproche et lui glisse quelques mots à l'oreille qui le font rire. Je pouffe à mon tour.
Nous nous réfugions sous les couvertures.


Samedi 23 février. 9h55. Benjamin est parti travailler. Posé sur la table du salon, un bouquet de tulipes rouges m'attend et me souhaite le bonjour. Je me sens gaie, heureuse. Aimée. En m'apercevant dans un miroir, je me trouve changé. Mes traits ne sont plus tirés, mes joues ont repris des couleurs et mes cernes ont disparu. Passer le nuit dans les bras d'un homme est le meilleur de tous les médicaments. Dépasser la dose prescrite.
Il me reste deux heures pour me préparer. J'ai fixé le rendez-vous à midi précises, au pied de la pyramide du lac de Maine. C'est un endroit facilement identifiable qui présente l'avantage d'être ouvert. Je pourrais ainsi l'observer sans qu'il me voie et vérifier qu'il soit bien venu seul. On dit que la prudence est mère de sûreté… Mais comme deux précautions valent mieux qu'une, je décide également de téléphoner à Marion pour qu'elle m'accompagne. Non pas que j'aie envie de mêler ma meilleure amie à toute cette histoire, mais plutôt pour me sentir rassuré par sa présence. Qui sait comment les choses peuvent se passer ?
Nous restons en communication pendant près de quarante minutes avant que je ne me décide à aborder le sujet.
" Un rendez-vous ? , me demande-t-elle avec espièglerie.
_ Oui, mais ce n'est pas ce que tu crois…
_ Je le connais ?
_ Non. Et moi non plus. "


De petites volutes de vapeur d'eau s'échappent de ma bouche à chaque fois que je respire. Les brins d'herbe sont recouverts de givre. Les arbres sont nus. Le soleil se dissimule derrière le gris des nuages.
D'ordinaire, à la vue de ce paysage, je remonterai le col de mon manteau, glisserai mes mains bien au chaud à l'intérieur de mes poches et irai me promener. Mais aujourd'hui c'est différent. Mon état d'esprit n'est pas le même et c'est tout juste si je lui accorde un regard distrait.
Je jette un rapide coup d'œil à ma montre. Dieu que le temps ne passe pas vite ! Encore quatre minutes… Je lui en laisse neuf. Si à 12h05 il n'est pas là, je m'en vais.
Un homme s'approche et s'arrête devant la pyramide. Je le dévisage longuement. Une soixantaine d'années, de taille moyenne, les cheveux rares, bien habillé. Comment être sûre ? Je regarde autour de moi. Marion est assise sur un banc, un peu plus loin dans l'allée. Un cycliste est en train de réparer la roue de son vélo. 11h59.
Je m'avance lentement dans sa direction. Il ne m'a pas encore vue. Un enfant sort des toilettes et se met à courir. L'homme se tourne vers moi. Nos regards se croisent. Brièvement. Toute son attention est concentrée sur l'enfant qui le rejoint. Tous deux me tournent alors le dos et poursuivent leur chemin.


" Audrey Dubreuil ? "
Mon étonnement n'a d'égal que mon étourderie. Je me suis laissée surprendre.
" Faisons quelques pas, voulez-vous. "
J'acquiesce en silence et accompagne le cycliste.
" Qui êtes-vous,
_ Un ami qui vous veut du bien et qui veille sur vous.
_ Pourquoi ? Que signifie toute cette histoire ? Que me veut cet homme ? Et ma mère… Quel rôle joue-t-elle ?
_ Rassurez-vous… Cet homme ne vous importunera plus, désormais. Je me suis occupé de lui. Quant à votre mère, elle n'était au courant de rien. "
Il me sourit avec bienveillance et remonte sur son vélo.
" Suivez mon conseil : oubliez ces quatre jours et jetez ces photos. Tout est fini.
_ Et c'est tout ? Vous croyez que vous allez vous en tirer comme ça ?
_ Faites comme votre père, Audrey. Ayez confiance en moi. "
Cette allusion m'atteint de plein fouet.
" Vous connaissiez mon père ?
_ D'une certaine façon…
_ Vous avez travaillé avec lui ? Où ça ? Quand ça ? Savez-vous comment il est mort ?
_ Chaque chose en son temps. La vérité est un fruit qui ne doit être cueilli que s'il est tout à fait mûr. "
Il s'élance en laissant sa phrase en suspend :
" Et il est encore trop tôt. Bien trop tôt… "


A suivre…

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Lundi 12 décembre 2005



" Rue des cascades ". La voix de Claire Pichet emplit l'habitacle de la voiture et couvre le bruit du moteur. J'y suis presque. Je mets mon clignotant, ralentis et tourne à droite. La vieille ferme est toujours là, comme dans mes souvenirs. Six ans, déjà…
Je m'engage dans le petit chemin de terre qui conduit à la résidence. Le parking est désert. Tant mieux. J'ai besoin de calme et de silence. Je me gare à notre emplacement habituel et coupe le contact. Après être descendue de la voiture, je respire l'odeur des pins à pleins poumons. Le vent m'apporte la senteur iodée de la mer, toute proche.
Pour un peu, j'arriverais presque à sourire…

Je sors du coffre le nécessaire indispensable : mon sac-de-voyage et quelques provisions. Pendant un bref instant, j'hésite à emporter le paquet. Je choisis finalement de le laisser dans la voiture et me répète mentalement que je suis venue ici pour me reposer et pour prendre un petit peu de recul.
Réemprunter ce chemin après tout ce temps me fait éprouver un sentiment ambigu dans lequel s'entremêlent excitation et appréhension. Je pousse le porte vitrée et monte les escaliers qui mènent au second étage. L'émotion est forte. Je me sens redevenir la petite fille qui se faisait autrefois une joie de venir passer ici ses week-end et ses vacances.
D'abord timide, le rythme de mes pas s'accélère et c'est en courant que je franchis les derniers mètres qui me séparent de mes plus beaux souvenirs d'enfance. Je réalise à présent combien j'ai été sotte de ne pas songer à revenir plus tôt.
Je pose mes affaires sur le pas de la porte et introduit avec impatience la clef dans la serrure. Ma main agrippe la poignée. Dans ma tête, on frappe le troisième coup. Le rideau s'ouvre sur une pièce que je connais bien et dont je suis l'interprète principale.

J'ai ôté, un par un, les draps qui protégeaient les meubles de la poussière et ouvert en grand la porte-fenêtre du balcon. J'ai été surprise de constater que la disposition des meubles avait changé. Apparemment, toi aussi maman tu as fini par revenir. Pourquoi me l'avoir caché ?
Je me sens bien, en sécurité. Je suis à peu près persuadée qu'ils ne me chercheront pas ici. Et c'est avec soulagement que je m'aperçois qu'il n'apparaît sur aucune des photos présentes dans l'appartement.
Dehors, la mer scintille de mille feux. Je me rappelle encore de toutes ces soirées d'été passées à attendre l'apparition de la première étoile, signe qu'il était alors l'heure pour moi d'aller me coucher. Aujourd'hui, je n'ai plus la force de patienter. Le manque de sommeil m'a rattrapée et je suis épuisée. La pénombre envahit peu à peu le salon. Il est grand temps que j'aille m'abandonner dans les bras de Morphée.

Un nouveau jour se lève. L'azur orangé est moutonné de petits nuages blancs. La mer est calme. Au loin, je devine la silhouette d'un voilier qui se dessine sur l'horizon.
La nuit a été réparatrice et m'a fait cadeau d'un joli rêve en compagnie de Benjamin. Il me manque chaque matin davantage. Plus j'y pense, et plus je regrette que ça soit terminé ainsi entre nous. Tout aurait pu se passer autrement. Se peut-il qu'il reste un espoir ?
Le vent s'amuse dans mes cheveux défaits cependant que les vagues, venant mourir sur le sable, me lèchent la pointe des pieds. Malgré la fraîcheur de l'eau, je poursuis tranquillement mon chemin jusqu'à la pêcherie sur pilotis où, à marée haute, mon père et moi avions l'habitude de venir jeter notre ligne. Nous n'attrapions jamais rien. On s'en fichait. La pêche était un prétexte. Nous l'utilisions pour pouvoir permettre à maman de se reposer et profitions de toutes ces heures passées ensemble pour échanger nos confidences. Ces moments restent parmi les plus forts de ceux que j'ai pu partager avec mon père. Maintenant qu'il n'est plus là, je demeure avec cette cabane en bois la seule détentrice de toutes ces paroles autrefois prononcées. En mon for intérieur, je prie pour qu'elle se les rappelle mieux que moi.

Ce pèlerinage ne saurait être véritablement accompli sans que je ne m'arrête à la vieille ferme où, le soir après la traite, nous venions chercher notre lait. L'endroit n'a pratiquement pas changé. Madame Petitgand non plus. Malgré le passage des années, nous nous sommes reconnues au premier coup d'œil. Sa bonne humeur ne l'a pas quittée et c'est sur le même ton guilleret qu'antan qu'elle m'assaille de questions.
" Comme tu as grandi…. ", me dit-elle en me détaillant. " Te voilà devenue une belle jeune fille, hein ? Quel âge ça te fait ? Dix-neuf ? Vingt ?
_ Vingt-deux…
_ Eh bien tu les fais pas. Tant mieux pour toi : vaut mieux ça que l'inverse… Ce que tu ressembles à ta mère, c'est pas croyable ! En plus jeune, bien sûr…
_ Vous la voyez souvent ?
_ Assez, oui. Elle passe tous les trois-quatre mois, avec un monsieur. Ils ne restent jamais très longtemps. "
La surprise est totale. J'ai l'impression de tomber des nues. Ma mère avec un homme ? J'ai dû rater un épisode. Qui cela peut-il bien être ? Je sais que sa vie privée ne me regarde pas mais elle aurait quand même pu m'en parler !
Madame Petitgand me regarde avec un grand sourire.
" Tu n'étais pas au courant ? Si ça peut te rassurer, c'est un monsieur très gentil. Très poli aussi. Et plutôt bel homme… Elle a de la chance… "
Je n'en crois pas mes oreilles. Ma mère est devenue une étrangère. Elle mène une double vie dont je ne sais rien et dont elle m'a totalement exclue.
Madame Petitgand se lève et s'approche de moi.
" Ne fais pas cette tête-là ! C'est vrai que j'ai vendu la mèche et je m'en excuse. Ta mère m'avait demandé de ne rien te dire. Mais bon… Un moment d'inattention et voilà… De toute façon, tu l'aurais su bientôt.
_ Comment ça ?
_ Je l'ai vu passer, là, tout à l'heure… Juste avant que tu arrives. Il doit sûrement être en train de t'attendre… "

J'ai quitté madame Petitgand avec précipitation et voilà qu'en arrivant à la résidence, je ralentis le pas, ne sachant comment réagir. Mon impétueux désir de tirer toute cette affaire au clair s'est soudainement transformé en hésitation. Me retrouver face à cet homme dont je ne sais rien et dont je ne soupçonnais jusqu'à aujourd'hui même pas encore l'existence, me trouble. Qui est-il ? Pourquoi ma mère ne m'en a-t-elle jamais parlé ?
Cette situation est en train de tourner au surréalisme. Les relations qu'entretient ma mère ne me concernent absolument pas. Une petite voix - ma conscience ? - me chuchote à l'oreille de ne pas chercher à en savoir davantage. Mais c'est trop tard. S'il est déjà à l'appartement, il a sûrement dû s'apercevoir de ma présence. Pourquoi ne pas en profiter ? C'est l'occasion ou jamais…
Il a garé sa voiture à côté de la mienne. Je me demande ce qu'il vient faire ici. Ma mère doit-elle venir le rejoindre ? Cette idée me fait sourire. Cet endroit serait-il pour eux le point de rendez-vous qui abrite leur relation secrète ? Les battements de mon cœur s'accélèrent. Les rôles s'inversent : c'est à mon tour, à présent, de rencontrer le petit-ami de ma mère… A quoi ressemble-t-il ?
Je vais être vite fixée. Je me tiens, seule, au milieu du parking et la porte de l'appartement s'ouvre. Il apparaît à contre-jour. Je plisse les yeux, mets une main devant mon visage. La stupeur me pétrifie. Le temps se dilate, se suspend. Les oiseaux cessent de chanter. Nous ne sommes plus que tous les deux.
Lui. Moi.
Face-à-face.

 

A suivre…

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Dimanche 11 décembre 2005


Je parcours les rues d'Angers sans véritable but. Il a cessé de pleuvoir mais le fond de l'air reste encore humide. Entre deux gros nuages menaçants, la lune éclaire mon chemin de sa lueur blafarde. Le son de mes pas résonne sur les pavés des rues du centre ville. Devant moi se dresse la silhouette imposante de la cathédrale Saint Maurice. Je ne crois plus en rien. En tournant à gauche, en direction du château, je me surprends à regarder en arrière pour vérifier que personne ne me suit.
Promenade du Bout du Monde. Sûrement l'un de mes endroits préférés. Assise sur le muret, les pieds dans le vide, je ferme les yeux et essaie de ne penser à rien. Bercée par le flot incessant du bruit des voitures sur la rocade, je me détends peu à peu et me remémore le déroulement de cette journée. Je ne sais plus qui a dit que la vie était sœur du hasard, mais une chose est sûre : cette personne avait raison. Il suffit vraiment d'un rien pour que votre vie bascule…


Je sonne à la porte et attends. Les secondes s'égrènent. A quarante-cinq, une lumière s'allume. Je sonne à nouveau. A cinquante-six, j'entends quelqu'un crier " J'arrive ! ". A soixante-deux, une clef s'introduit dans la serrure. A soixante-quatre, la porte s'ouvre enfin et Pierre apparaît.
Un peu surpris, il m'invite à entrer et me montre le chemin. Curieusement, depuis le temps que nous nous connaissons, lui et moi, c'est la première fois que je pénètre chez lui. Nous ne nous voyons autrement qu'au théâtre ou dans des cafés.
Il ne me pose aucune question. Il me demande juste de l'attendre quelques instants dans le salon. J'ôte mon manteau et parcours la pièce du regard. Au milieu d'un capharnaüm de livres et d'objets hétéroclites qui m'apparaissent comme semblant être tous plus inutiles les uns que les autres, j'aperçois plusieurs cadres en bois desquels les photos ont été retirées. Depuis le décès de sa femme, six ans plus tôt, ses enfants ne viennent plus le voir. Tout juste lui envoient-ils une carte pour lui souhaiter la nouvelle année…
Pierre réapparaît avec deux tasses de thé. Il s'assoit en face et attend que je prenne la parole.

" Non, ce n'est pas le même homme, affirme-t-il après avoir longuement examiné la photo. Celui qui m'a donné la photo était plus grand. "
Je ne sais pas quoi penser. Dois-je vraiment m'en sentir rassurée ?
" Pourrais-tu essayer de me le décrire plus précisément ? "
Pierre réfléchit, fouille dans sa mémoire.
" Il n'a rien de particulier. C'est monsieur tout le monde. Il avait les cheveux grisonnant et portait un imperméable marron. Tu sais, je ne l'ai pas vu beaucoup. Il est juste venu vers moi, m'a salué et m'a remis l'enveloppe. Puis il est parti.
_ T'a-t-il dit comment il s'appelait ?
_ Non, rien. Vraiment.
_ Ça ne fait rien. Tant pis. "
Je me lève.
" Je m'excuse de t'avoir dérangé aussi tard mais il fallait que je sache. Je te remercie.
_ Audrey… Si tu as besoin d'aide, tu… "
Pierre… Tu es un peu le père que je n'ai pas eu. Je t'aime.
" Ça va aller, ne t'inquiète pas. J'ai juste besoin d'un peu de repos. Je crois que je vais partir quelques jours, histoire de me ressourcer.
_ Ma porte t'est toujours grande ouverte.
_ Je sais… "


Le téléphone me nargue. Posé sur la table basse, à longueur de bras, je sens bien qu'il n'attend qu'un geste de ma part. Qui appeler ? Je me pose et me repose la question depuis bientôt près d'une demie-heure. A qui me confier ? Je suis restée très évasive avec Pierre. Ma mère ? Pourquoi l'inquiéter ? La police ? Pour lui dire quoi ? Qu'un homme me suis partout depuis que j'ai six ans ? Que peut-être m'épie-t-il en ce moment avec des jumelles à partir d'un des appartements de l'immeuble d'en face ? Ils me prendraient pour la folle, la paranoïaque que je suis en train de devenir…
Benjamin. Je ne vois que lui. Je prends le combiné et compose les six premiers chiffres de son numéro de téléphone avant finalement de raccrocher. A quoi cela m'avancerait-il ?
J'ai peur. A tort, sûrement. Peut-être que je fabule complètement ? Que tout ceci n'est qu'un mauvais rêve et que je vais me réveiller. Malheureusement, je ne suis plus une petite fille. Je ne crois plus aux contes de fées.
Que ne donnerais-je pas, néanmoins, pour que mon prince charmant pénètre dans ma chambre et m'emmène tout de suite très loin d'ici ?
Je n'ai jamais eu aussi besoin de me sentir protégée. De dormir dans les bras de quelqu'un.

J'avais pourtant fermé la porte d'entrée à double tour. Je n'ai rien entendu. J'ai dormi d'un sommeil sans rêves. Ils doivent avoir les clefs… Je les appelle " ils " car je ne peux imaginer qu'il ne puisse s'agir que de l'œuvre d'un seul homme. Ils n'ont rien dérangé, rien volé. Ils sont juste entrés, ont déposé le colis et sont repartis en refermant la porte. Sous mon nez. Devant moi.
Je suis étrangement calme. Paniquer ne servirait à rien. De toute manière, à quoi bon ? Que faire devant des personnes qui vous surveillent pendant dix-sept ans sans que vous les remarquiez et qui pénètrent chez vous en toute impunité, à votre insu ? Ils se jouent de moi et me manipulent à leur guise.

Le colis est posé sur la table basse, à côté du téléphone. Cruelle ironie du sort… Comme l'enveloppe, il n'y a aucun renseignement sur l'expéditeur. Mon nom apparaît à l'encre noire, écrit sans doute par la même main. Pendant un bref instant, je suppose que c'est une bombe. Que la minuterie est sur le point de se déclencher ou qu'elle va exploser dès que je vais essayer d'ouvrir le paquet. J'en ris, j'en pleure. Mes nerfs craquent.
Je prends le colis dans mes mains et le soupèse avec précaution. Il est lourd, mais pas assez pour pouvoir contenir une bombe. Enfin, je crois.
Je regarde l'horloge. 10h46. Dire qu'il y a à peine vingt-quatre heures, je me plaignais d'avoir une vie trop ordinaire. Faire attention aux souhaits que l'on formule. Ils peuvent parfois être exaucés au centuple.
Le suspense a assez duré. Sans hâte, j'ouvre le paquet. A l'intérieur, il y a…


A suivre…

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Vendredi 9 décembre 2005


Mercredi 20 février. 11h37. Je suis à peine levée que, déjà, la malchance s'acharne sur mon sort. Je viens de casser une tasse et en plus je n'ai plus de thé. A croire que les instances supérieures qui gouvernent ma vie prennent un malin plaisir à me tourmenter. Dieu serait-il foncièrement sadique ?
J'avale deux dolipranes en guise de petit déjeuner et jette un rapide coup d'œil à travers la fenêtre. Il pleut. Décidément, la journée s'annonce des plus agréables. Manquerait plus que Benjamin revienne…
Je m'habille en vitesse avec les vêtements que je trouve sur le sol. Penser à passer au pressing un jour prochain et… Merde ! Il me manque une blanche. Tant pis, j'en mets une rose. Je n'ai plus le temps de partir à la chasse aux chaussettes.
11h43. La sonnerie du téléphone retentit. Désolée, je ne suis pas là. Je referme la porte de mon appartement cependant que le répondeur se met en marche. 11h44.

" Nous ne pouvons être sûrs de rien, mademoiselle, en ce monde.
_ La neige tombe l'hiver. L'hiver, c'est une des quatre saisons. Les trois autres sont… euh… le prin…
_ Oui ?
_ … temps, et puis l'été… et… euh…
_ Ça commence comme automobile, Mademoiselle.
_ Ah, oui, l'automne…
_ C'est bien cela, Mademoiselle, très bien répondu, c'est parfait. Je suis convaincu que vous serez une bonne élève. Vous ferez des progrès. Vous êtes… "
Pierre se lève et se dirigez vers nous.
" Non, non et non. Combien de fois devrais-je te le répéter, Romain ? Il faut que tu y mettes davantage de conviction… Tu es un professeur pervers et lubrique, souviens-toi… Essaie en te frottant les mains… Allez, on recommence !
_ On pourrait pas faire une petite pause, avant ? "
Pierre rechigne. Il hésite. Je décide d'y ajouter mon grain de sel.
" Rien que cinq minutes… Histoire de prendre un bol d'air. "
A deux contre un, Pierre est vaincu. Il abdique non sans nous avoir fait partager le fond de sa pensée.
" La première est dans trois semaines, mais si ces messieurs-dames préfèrent faire des pauses toutes les dix minutes… C'est pour vous que je dis ça, pas pour moi… "
Sacré Pierre. Pour le consoler, je lui fait une bise sur la joue avant de me diriger vers les toilettes en le laissant monologuer sur le puissant pouvoir de persuasion des femmes et sur la menace potentielle que nous représentons vis-à-vis des hommes.
" Un jour prochain, vous verrez, ce sont elles qui gouverneront le pays. Et à chaque conflit, au lieu de se lancer dans d'interminables palabres qui ne mènent à rien, elles calmeront les manifestants en leur distribuant des baisers. C'est écrit ! "

" Audrey ?
_ Oui, Romain. Qu'est-ce qu'il y a ?
_ Voilà… Je me demandais si tu accepterais que je t'invite à dîner, un soir… "
Aïe… Je ne sais pas quoi dire. Ou plutôt si… Mais comment ? Avant tout, bien choisir ses mots tout en restant honnête. Lui mentir serait le pire. J'en sais quelque chose.
" Audrey ? "
Avec un soulagement à peine dissimulé, je demande à Romain de m'excuser et me tourne vers Pierre.
" Quelqu'un a laissé ceci, pour toi. "
Il me tend l'enveloppe qu'il tenait entre ses mains.
" Sûrement l'un de tes nombreux admirateurs secrets ", me glisse-t-il avec malice en me faisant un clin d'œil. " Tu nous avais caché ça… "
Surprise par l'arrivée de cet événement providentiel et ô combien inattendu qui me permet de gagner un petit peu de temps avec Romain - tout en sachant pertinemment que je recule pour mieux sauter -, je tourne et retourne l'enveloppe entre mes doigts. Qui peut bien m'écrire ? Un admirateur, comme le suppose Pierre ? Non… Ce doit être une blague…
" Je vais te laisser. J'ai un rendez-vous. "
Romain est sur le point de s'en aller. Pendant un bref instant, je l'avais presque oublié.
" Attends, je…
_ Non, ne t'inquiète pas, ce n'est pas grave. "
N'osant pas affronter son regard, je préfère baisser les yeux. Je suis nulle.
" De toute façon, c'est sûrement mieux comme ça… A demain… "
J'esquisse un sourire triste qu'il ne remarque pas. Et c'est le cœur empli d'un sentiment honteux que je regarde s'éloigner sa grande silhouette frêle et maladroite.
Rideau.

J'hésite à l'ouvrir. Il n'y a aucun renseignement sur l'expéditeur. Rien. Que mon nom écrit simplement à l'encre noire.
La pluie tombe à verse. Le serveur m'apporte le thé que j'ai commandé. A ma droite, un vieil homme lit son journal. Nous sommes les deux seuls clients. Un éclair déchire le ciel.
Finalement, je me décide à décacheter l'enveloppe. J'ai l'impression de redevenir la petite fille que j'étais enfant, à la fois impatiente et réticente, et qui attendait longuement avant d'oser ouvrir avec respect les paquets qu'on lui offrait. Depuis combien de temps n'ai-je pas reçu de cadeau ?
Je glisse les doigts à l'intérieur et en retire, étonnée, quatre photos.
De moi.

J'ai monté les escaliers quatre à quatre, laissé ma porte entrouverte, jeté ma veste et mon sac à main sur le sofa et me suis précipitée dans ma chambre.
J'ai ouvert l'armoire et fouillé jusqu'à trouver ce que je cherchais. L'album photo familial. Mes mains tremblent, je ne sais pas quoi penser. Qu'est ce que tout cela signifie ? Passé le premier instant de surprise, je me suis mise à étudier les photos… Et là… Lui… Sur les quatre… Je voudrais oublier, revenir en arrière et jeter cette enveloppe. Ou la brûler. Maintenant, c'est trop tard. Il faut que je sache…
Je tourne les pages à toute vitesse, ne m'attardant pas sur les photos d'intérieur pour davantage me concentrer sur celles qui ont été prises dehors, à l'extérieur. Je les examine chacune avec attention, à la recherche de son visage. Elles passent toutes devant mes yeux, comme autant d'instantanés, de cartes postales de ma vie. Mon enfance en avance rapide. L'enfance normale d'une petite fille normale dans un monde normal. Posent. Mes pupilles se fixent, se pause sur ce cliché. J'ai six ans. Eté 1984. Vacances en Dordogne. Je souris à ma mère qui me photographie. Il me manque trois dents. Je suis à la piscine, en compagnie d'une petite fille avec laquelle je m'étais liée d'amitié. Charlotte, je crois. Rousse, les cheveux frisés, une ribambelle de taches de rousseur sur le visage. Un maillot de bain rose et deux brassards jaunes autour des bras. Et derrière elle... Je n'ose pas regarder. Je sens - je sais ? - qu'il est là et qu'il me surveille.

Je n'ai pas entendu la nuit tomber. J'ai refermé l'album et je cherche une raison qui puisse m'empêcher de sombrer dans la folie. Des dizaines de questions envahissent ma tête. J'ai peur.
Le voyant de mon répondeur est allumé. Je me lève et me dirige vers le téléphone. Qui m'a fait parvenir cette enveloppe ? Qui est l'homme qui apparaît également à mes côtés, dans l'ombre ? Je ne crois pas au hasard. Que me veut-il ? Me surveille-t-il toujours ?
Je réprime un frisson et écoute le message :
" Audrey… Il est 11h44… Si vous m'entendez, je vous demande de me faire confiance. C'est très important. .. Aujourd'hui, vous allez recevoir une enveloppe… S'il vous plaît, ne l'ouvrez pas… Je répète : surtout, ne l'ouvrez pas ! "


A suivre…

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Jeudi 8 décembre 2005


Aujourd'hui, je vous propose une petite histoire que j'avais écrite dans le cadre d'un concours de court-métrage en 2004 et qui a été, depuis, joliment adaptée en images par Pélisse.

Pour information, "Gewissen", en allemand, signifie "conscience"...

par Arronax publié dans : Récits
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