
Tout est allé très vite. Il s'est précipité vers les escaliers. Je me suis jetée dans ma voiture. J'ai été la plus rapide. Je suis partie sans qu'il ait eu le temps de me rattraper.
J'ai roulé pendant près de deux heures, en évitant les grands axes en ne suivant aucun itinéraire précis. Lorsque je me suis enfin arrêtée sur le bas côté, mon cœur s'était à peu près remis à battre normalement. Je suis sortie de la voiture et ai manqué de tomber par terre. Mes jambes ne me portaient plus. L'intensité des émotions auxquelles je venais d'être confrontée m'avait submergée et je commençais à peine à pouvoir maintenir la tête hors de l'eau.
Je me suis rassise et ai décidé de faire le point. Que faisait-il ici ? Pourquoi ma mère le fréquente-t-elle ? Depuis combien de temps le connaît-elle ? Autant de questions auxquelles je n'avais pas de réponses… Il ne me restait plus qu'une chose à faire.
J'ai ouvert le coffre de la voiture et ai pris dans mes mains le paquet reçu la veille. C'était la seule solution. J'ai relu encore une fois la carte qui accompagnait le téléphone portable : Si vous avez besoin d'aide, composez ce numéro… La formule était tout à fait de circonstance.
J'ai tapé les chiffres un par un et n'ai hésité qu'un court instant à la pensée que ceci pouvait être un piège. La sonnerie a commencé à retentir. Qui allait répondre ? Ami ou ennemi ?
" Audrey ? "
Voix masculine. Grave. La même - j'en suis pratiquement certaine - que celle du répondeur.
" Qui me veut du mal ? Pourquoi ?
_ Audrey, mais où êtes-vous ?
_ Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Je veux des réponses ! "
Léger silence.
" Ecoutez Audrey. Je m'inquiète pour vous et j'aimerais vous aider. Sincèrement. Mais je ne peux rien faire au téléphone, alors…
_ Non ! C'est vous qui allez écouter. J'en ai plus que marre de toute cette histoire. Je n'y comprends rien et je veux que vous m'expliquiez. Tout de suite ! "
Il s'éclaircit la gorge, sûrement pour gagner du temps.
" D'accord. Mais pas au téléphone. Je suis désolé mais maintenant rien n'est moins sûr. Pourquoi ne viendriez-vous pas…
_ Pas question. C'est vous qui allez venir. "
Je lui ai donné rendez-vous et ai raccroché aussitôt, sans lui permettre de négocier. S'il y a bien une chose que j'ai apprise dans toutes ces séries américaines qui passent à la télé, c'est qu'il ne faut en aucun cas laisser à son interlocuteur - surtout quand on ne sait pas qui il est - la possibilité d'avoir le dernier mot.
Il viendra.
Benjamin dort à mes côtés. J'entends sa respiration, lente et régulière. Ma tête frôle son épaule. Nos jambes se touchent.
Je suis allée vers lui de la façon la plus naturelle qui soit. J'avais besoin de réconfort et c'est à lui que je me suis spontanément présentée.
Il se retourne, change de position et vient se blottir contre moi. La vie est faite de contradictions. Curieusement, depuis plusieurs semaines, c'est dans ces moments de doute que je me sens la plus heureuse. Comment tout cela va-t-il finir ?
Je ne lui ai rien dit. J'avais envie de faire une pause, d'ouvrir une parenthèse et de ne la refermer qu'au lendemain. Mais les souvenirs me rattrapent. Le visage de cet homme m'obsède. Que me veut-il ? De quelle manière est-il lié avec ma mère ? Est-elle manipulée ? Ou sait-elle ce que tout cela signifie ?
" Tu ne dors pas ? "
Benjamin vient de se réveiller. Je lui effleure le visage de la main.
" Non…
_ Qu'est-ce qu'il y a ? Tu peux tout me dire, tu sais… "
Je dépose un baiser sur son front en guise de réponse.
" Je suis content que tu sois revenue.
_ Moi aussi.
_ Je regrette pour l'autre jour. Je …
_ Chut… "
Je n'ai pas envie d'en parler. Pas ce soir. Je me rapproche et lui glisse quelques mots à l'oreille qui le font rire. Je pouffe à mon tour.
Nous nous réfugions sous les couvertures.
Samedi 23 février. 9h55. Benjamin est parti travailler. Posé sur la table du salon, un bouquet de tulipes rouges m'attend et me souhaite le bonjour. Je me sens gaie, heureuse. Aimée. En m'apercevant dans un miroir, je me trouve changé. Mes traits ne sont plus tirés, mes joues ont repris des couleurs et mes cernes ont disparu. Passer le nuit dans les bras d'un homme est le meilleur de tous les médicaments. Dépasser la dose prescrite.
Il me reste deux heures pour me préparer. J'ai fixé le rendez-vous à midi précises, au pied de la pyramide du lac de Maine. C'est un endroit facilement identifiable qui présente l'avantage d'être ouvert. Je pourrais ainsi l'observer sans qu'il me voie et vérifier qu'il soit bien venu seul. On dit que la prudence est mère de sûreté… Mais comme deux précautions valent mieux qu'une, je décide également de téléphoner à Marion pour qu'elle m'accompagne. Non pas que j'aie envie de mêler ma meilleure amie à toute cette histoire, mais plutôt pour me sentir rassuré par sa présence. Qui sait comment les choses peuvent se passer ?
Nous restons en communication pendant près de quarante minutes avant que je ne me décide à aborder le sujet.
" Un rendez-vous ? , me demande-t-elle avec espièglerie.
_ Oui, mais ce n'est pas ce que tu crois…
_ Je le connais ?
_ Non. Et moi non plus. "
De petites volutes de vapeur d'eau s'échappent de ma bouche à chaque fois que je respire. Les brins d'herbe sont recouverts de givre. Les arbres sont nus. Le soleil se dissimule derrière le gris des nuages.
D'ordinaire, à la vue de ce paysage, je remonterai le col de mon manteau, glisserai mes mains bien au chaud à l'intérieur de mes poches et irai me promener. Mais aujourd'hui c'est différent. Mon état d'esprit n'est pas le même et c'est tout juste si je lui accorde un regard distrait.
Je jette un rapide coup d'œil à ma montre. Dieu que le temps ne passe pas vite ! Encore quatre minutes… Je lui en laisse neuf. Si à 12h05 il n'est pas là, je m'en vais.
Un homme s'approche et s'arrête devant la pyramide. Je le dévisage longuement. Une soixantaine d'années, de taille moyenne, les cheveux rares, bien habillé. Comment être sûre ? Je regarde autour de moi. Marion est assise sur un banc, un peu plus loin dans l'allée. Un cycliste est en train de réparer la roue de son vélo. 11h59.
Je m'avance lentement dans sa direction. Il ne m'a pas encore vue. Un enfant sort des toilettes et se met à courir. L'homme se tourne vers moi. Nos regards se croisent. Brièvement. Toute son attention est concentrée sur l'enfant qui le rejoint. Tous deux me tournent alors le dos et poursuivent leur chemin.
" Audrey Dubreuil ? "
Mon étonnement n'a d'égal que mon étourderie. Je me suis laissée surprendre.
" Faisons quelques pas, voulez-vous. "
J'acquiesce en silence et accompagne le cycliste.
" Qui êtes-vous,
_ Un ami qui vous veut du bien et qui veille sur vous.
_ Pourquoi ? Que signifie toute cette histoire ? Que me veut cet homme ? Et ma mère… Quel rôle joue-t-elle ?
_ Rassurez-vous… Cet homme ne vous importunera plus, désormais. Je me suis occupé de lui. Quant à votre mère, elle n'était au courant de rien. "
Il me sourit avec bienveillance et remonte sur son vélo.
" Suivez mon conseil : oubliez ces quatre jours et jetez ces photos. Tout est fini.
_ Et c'est tout ? Vous croyez que vous allez vous en tirer comme ça ?
_ Faites comme votre père, Audrey. Ayez confiance en moi. "
Cette allusion m'atteint de plein fouet.
" Vous connaissiez mon père ?
_ D'une certaine façon…
_ Vous avez travaillé avec lui ? Où ça ? Quand ça ? Savez-vous comment il est mort ?
_ Chaque chose en son temps. La vérité est un fruit qui ne doit être cueilli que s'il est tout à fait mûr. "
Il s'élance en laissant sa phrase en suspend :
" Et il est encore trop tôt. Bien trop tôt… "




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