Mercredi 21 décembre 2005






















Quiberon, le 23 juin


Benjamin,


Je profite de la tranquillité de ce soir d'été pour (enfin) prendre de tes nouvelles et te donner un peu des miennes.

J'espère tout d'abord que tout va bien pour toi et que ta nouvelle affectation à Lyon ne te dépayse pas trop. Je ne comprends toujours pas pourquoi ils t'ont envoyé là-bas.

Est-ce là leur façon de te remercier pour tout ce que tu as fait pour eux ? Quel prétexte ont-ils inventé pour justifier ton départ ? Nous n'avons même pas eu le temps de nous dire au revoir... Saches toutefois que, malgré la distance, mes pensées t'accompagnent où que tu ailles...

Justement, en parlant de pensées, je te fais parvenir celles-ci de Quiberon où je passe quelques jours en compagnie de mes parents. A ma montre, il est près de 21 h.00 et le soleil disparaît derrière l'horizon. J'ai laissé papa et maman à la résidence et j'écris ces mots en compagnie des vagues qui viennent se briser au pied de mon petit rocher.

Papa, maman... Qui aurait pu croire qu'un jour je pourrais parler d'eux ensemble, au présent et dans la même phrase ? Papa... Ces deux syllabes si longtemps tues me redeviennent peu à peu familières. Nous formons à nouveau tous les trois une famille unie. La réserve qui nous séparait les premiers temps a laissé place au début d'une véritable complicité. Entre un mari et sa femme. Une mère et sa fille. Une jeune femme et son père.

Nous ne parlons presque pas du passé. Papa esquisse mes questions par un sourire (triste ?). Qu'a-t-il subi pendant toutes ces années ? Je trouve qu'il est souvent absent et très fatigué. Cela est-il seulement dû aux effets secondaires de tous les médicaments qu'il prend ? Ou bien y a-t-il autre chose ? Le saurais-je un jour ?

Maman, elle, renaît. Elle a repris goût à la vie et est toujours de bonne humeur. Les traces de son accident semblent avoir complètement disparu. Papa et elle n'arrêtent pas de se jeter des regards fougueux, de se tenir la main et de s'embrasser. Deux adolescents !

Quel dommage que tu n'aies pu assister à la représentation de la pièce. Même si l'on ne peut pas dire qu'il y avait foule, les réactions du public étaient très encourageantes. Ce succès d'estime nous a poussé à accepter l'invitation d'un autre festival et il est donc prévu que Pierre, Marine, Romain et moi allions jouer à Strasbourg à la rentrée de septembre ! Aucune date n'est encore malheureusement prévue dans le Rhône.

Il va désormais falloir que je te laisse car je risque d'être bientôt submergée par les flots. Pardonnes-moi encore une fois d'avoir tant tarder à répondre à tes lettres, mais j'avais besoin de réfléchir un peu. Papa m'a expliquée comment, toi aussi, tu avais été manipulé. Tu ne pouvais pas savoir.

Je souhaite de tout mon cœur que nous puissions nous revoir très bientôt. Nous aussi nous avons beaucoup de choses à rattraper.

Mille baisers,

Ton Odrey


P.S. : Je porte toujours à mon doigt la bague que tu m'as offert cet après-midi là. Demain nous appartient...



par Arronax publié dans : Récits
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Mardi 20 décembre 2005

















Brisée. Anéantie. Désespérée. Trahie. Utilisée. Furieuse… Les adjectifs manquent pour pouvoir exprimer ce que je ressens.
Benjamin… Pas toi… Dites-moi que ce n'est pas vrai, qu'il va revenir…
Il venait de m'offrir une bague. Nous venions juste de faire l'amour.
La surprise a été telle qu'il m'a fallu deux jours avant que je ne réalise complètement et que je ne me mette à pleurer. Deux jours d'hébétude, de torpeur, d'isolement.
Comme je ne suis pas allée à la répétition de jeudi et comme je ne répondais pas à ses appels téléphoniques, inquiète, Marion est passée prendre de mes nouvelles. Je ne voulais pas lui ouvrir mais son insistance a eu raison de ma patience. J'ai bien fait. Il fallait que je parle, que je partage tous ces secrets avec quelqu'un.
Elle s'est assise à côté de moi et elle m'a écouté.


Je m'appelle Audrey Dubreuil. J'ai 22 ans et je suis étudiante. J'habite à Angers. Mon père travaillait pour l'armée sur un projet confidentiel. On m'a toujours dit qu'il était mort. On m'a toujours menti…
Mon père a disparu lorsque j'avais 7 ans et l'armée le recherche. Ma mère et moi étions surveillées en permanence. Elle était au courant mais, pour me protéger, elle me l'a toujours caché. Jusqu'à ce mercredi 20 février, date à laquelle j'ai reçu une enveloppe contenant quatre photos de moi et de mon " ombre ", l'homme qui était chargé de m'espionner.
Depuis ces quatre semaines, les révélations et les évènements se sont enchaînés avec une rapidité stupéfiante. Mon père vivant mais introuvable. Ma mère qui essaie à tout prix de rentrer en contact avec lui. L'arrestation publique par l'armée d'un homme qui cherchait à m'aider. La tentative d'assassinat perpétrée sur ma mère. Son séjour à l'hôpital. Ses révélations. La trahison de Benjamin…


Les larmes se mêlent enfin à mes mots et je m'effondre dans les bras de Marion qui, sidérée, entreprend de me réconforter sans trop bien savoir comment. Me croit-elle seulement ?
Je me sens plus légère, comme délivrée d'un énorme poids. La tension retombe. Je suis fatiguée. Il ne me reste plus qu'à dormir.


Marion a veillé sur moi toute la nuit et sûrement pendant une bonne partie de la matinée. Elle s'est assoupie. Je me lève doucement, sans faire de bruit, et vais dans la cuisine me préparer un copieux petit déjeuner. J'ai besoin de reprendre des forces. Finis les apitoiements et les lamentations. Je suis résolue à en finir une fois pour toute. J'ai assez subi.
A moi d'agir, maintenant.


Pour retrouver mon père - n'ayant pas reçu, depuis deux jours, le coup de téléphone quotidien qui était convenu, ma mère est persuadée qu'ils ont réussi à le récupérer - il me faut retrouver Benjamin. C'est la seule piste que je peux suivre. Quelle singularité, tout de même, que celle de rechercher un être avec qui l'on partageait un peu plus tôt toute son intimité et qui, sans prévenir, vous quitte et redevient un parfait inconnu… Les gens ne sont pas toujours ceux que l'on croie. Il y a un masque derrière chaque visage.
Je contacte tous ses amis et vais dans les lieux qu'il avait l'habitude de fréquenter. Personne ne semble l'avoir vu. Je ne peux même pas compter sur l'aide de sa famille. On a beau être le pire salop du monde, on finit normalement toujours par lui donner signe de vie. Benjamin, lui, n'en a pas. Orphelin de naissance, c'est un enfant de la D.A.S.S.
Il n'a pas d'attache. Rien ne le retient. Où peut-il être ?


A tout hasard, je me déplace jusqu'au secrétariat de la caserne Eblé et demande à parler à l'adjudant-chef Benjamin Provini. Je reprends soudain espoir lorsque la jeune femme m'invite à patienter dans la pièce d'à-côté. J'obéis le cœur battant. Se peut-il qu'il soit ici, à quelques mètres ? Si tel est le cas, que va-t-il se passer ? Comment va-t-il régir ? Et moi ?
La secrétaire vient me voir cinq minutes plus tard pour m'annoncer que Benjamin ne s'est pas présenté à son poste depuis deux jours et qu'il est injoignable. Ma déception est grande. Elle doit s'en apercevoir car elle me propose de prendre le message et de lui transmettre à son retour. Sarcastique, j'ai bien envie de lui répondre qu'elle peut l'attendre longtemps… Je la remercie quand même et quitte l'établissement.


Pense-t-il à moi ? Regrette-t-il son geste ? Si oui, s'il se présentait là, maintenant, tout de suite, et qu'il s'excusait comme personne ne s'est jamais excusé, serais-je capable de ne pas lui pardonner ? J'en doute… Même si ce qu'il a fait est innommable, une partie de moi l'aime encore. Et l'amour rend aveugle.
Et lui ? M'aime-t-il ou a-t-il seulement joué un rôle ? C'est lui qui a rompu, il y a trois mois. S'est-il remis avec moi uniquement pour savoir où était mon père ? Lui en a-t-on donné l'ordre ?


Il est 19h24. La nuit va bientôt tomber. Dans le bus qui me ramène à mon appartement, les gens semblent tous perdus dans leurs pensées.
Les lampadaires du boulevard Foch s'allument en même temps. Dans leurs voitures, les automobilistes sont pressés de rentrer chez eux. Impatients, je les vois guetter nerveusement l'instant où le feu tricolore passera au vert.
L' " arbre à souhaits " se dresse toujours là, sur le parvis de l'hôtel de ville. Je me force à détourner les yeux car je sens que je vais encore pleurer. J'ai fait le vœu que cette journée ne s'achève jamais…
Aujourd'hui, je prie de toutes mes forces pour que celle-ci se termine au plus vite.


Je descends place François Mitterrand et traverse le boulevard Ayrault en courant, sans me préoccuper des voitures.
La détresse me rattrape sans que je puisse la semer. Autour de moi, les piétons me regardent avec curiosité. Je ne leur prête aucune attention. Tout ce que je veux, c'est être seule. Je n'ai besoin de personne.
Marion m'a laissé un mot dans lequel elle écrit que je peux la joindre à n'importe quelle heure sur son portable. Elle me conseille aussi d'être forte et m'assure que tout va finir par s'arranger.
Si elle le dit…


Quand j'étais petite et que quelque chose n'allait pas, j'avais l'habitude de m'enfermer dans les toilettes et d'y rester des heures. Je m'y sentais en sécurité. J'ai dû commencer à faire ça vers 3-4 ans, et je me souviens que ça plongeait mes parents dans des états pas possibles. Ils hurlaient à tout va, tapaient contre la porte et finissaient par se disputer à propos de tout et de rien. Ma mère m'a emmené chez un psychologue pour enfant qui ne m'a rien trouvé d'anormal. Mon père a fini par démonter la serrure.
Quinze ans plus tard, pourtant, les toilettes demeurent pour moi la pièce la plus sûre de toute la maison…
Le téléphone se met soudain à crier et me fait sursauter. Ce doit encore être Marion. Bien que je sache pertinemment que mon attitude ne va faire que l'inquiéter davantage, je ne vais pas décrocher et laisse le téléphone sonner. Le répondeur prend le relais :
" Bonjour, vous êtes bien chez Audrey Dubreuil… Veuillez parler tout seul…
(BIP)
_ Rendez-vous ce soir à 23h00 précises, parking de la Chédditière à l'E.T.A.S., après Montreuil-Juigné. C'est sur la route de Laval. Venez seule. "


22h16. 22h17. 22h18. 22h19.
22h20. Je prends mes clefs de voiture et referme la porte de l'appartement.
22h21. Je monte dans ma Twingo et démarre.
22h23. Je suis sur la rocade.


Je conduis sans réfléchir. Je me suis déjà posé beaucoup trop de questions. Maintenant, je fais ce que l'on me dit de faire. Je n'ai plus rien à perdre.
Rond-point de Beaucouzé. Je prends en face. Il n'y a pas grand monde sur la route. Tant mieux. Je déteste conduire de nuit. Je baisse le chauffage et éteins l'autoradio. Je ralentis un peu.
Le message m'a surprise, je dois bien l'avouer, mais pas tant que ça. Je crois que je m'y attendais un peu. Ça ne pouvait pas se terminer ainsi.
J'avale les kilomètres et arrive à Montreuil. Nouveau rond-point. Cette fois-ci, je tourne à gauche. Direction Laval.
Je jette un coup d'œil à l'horloge. Il est 22h44 et… Zut ! , j'ai raté la sortie. C'était juste là…
Je poursuis ma route et m'en vais faire demi-tour plus loin avant de revenir sur mes pas. Le panneau est gigantesque. Je m'arrête pour pouvoir en lire le contenu. Les quatre premiers mots me confirment que je ne me suis pas trompé d'endroit :

" MINISTERE DE LA DEFENSE.
-> Service des programmes d'armement terrestre.
-> Direction des centres d'expertises et d'essais. "


Je continue et me retrouve devant un grand parking entièrement désert. Derrière le grillage, je devine au loin les silhouettes imposantes de plusieurs bâtiments. Devant l'entrée il n'y a aucune sentinelle qui monte la garde. Je ne sais pas quoi faire.
J'avance encore jusqu'à une autre pancarte qui m'indique que le parking que je cherche - celui de la Chédditière - se trouve sur ma gauche. Il est 22h48.


J'attends. Par prudence, pour que personne d'autre que la personne avec laquelle j'ai rendez-vous ne sache que je suis là, j'ai éteins les phares. L'aire de stationnement, beaucoup plus petite que la précédente, est délimitée entre, derrière moi, des pavillons d'habitation, à ma droite, les bâtiments militaires et, devant moi, un terrain vague. Qui va venir ?
Je n'aurais pas dû me montrer aussi curieuse. En un instant, arrivés de je ne sais où, une escouade de près de cinquante hommes prend possession des lieux et encercle ma voiture. Je suis tétanisée. Les militaires ont tous l'arme au poing. Et ils la pointent vers moi.
Sans réfléchir, je me jette sur mon sac-à-main à la recherche de mon téléphone portable. Je dois prévenir la police. Je n'ai dit à personne que j'étais là. Quelle idiote !
Je m'apprête à composer le numéro lorsque quelqu'un frappe à la vitre. Je lève la tête et c'est comme si un fantôme se tenait devant moi. Il est là, et il a ce même visage dénué de toute expression qu'il arbore sur les photos. La dernière fois, j'avais réussi à lui échapper.
Ce soir, ça risque d'être plus difficile…


Je repose le téléphone, ouvre la portière et sors de la voiture. Le vent glacial de ce soir de mois de mars m'atteint de plein fouet. Je frémis. Contre toute attente, l'un des soldats se penche à l'arrière de la Twingo et me tend mon manteau. Je le remercie d'un signe de tête et le passe sur mes épaules frigorifiées.
Sans mot dire, on me fait comprendre d'avancer. Je marche donc droit devant moi, en direction du terrain vague. Les autres me suivent. Je remarque avec soulagement qu'ils ont baissé leurs armes.
Nous abandonnons l'asphalte du parking pour de la terre humide et boueuse. Je manque plusieurs fois de tomber.
" Stop ! "
La voix de l'homme des photographies retentit de façon autoritaire et je m'exécute immédiatement. Il s'approche de moi et consulte sa montre. Nous sommes côtes à côtes. Réalise-t-il que, pour la première fois depuis des années, il n'a pas besoin de se tenir dans mon ombre et de se cacher ?
" Il arrive. "
Je perçois soudain comme un bruit sourd qui devient de plus en plus fort au fur et à mesure qu'il se rapproche mais je n'arrive pas à distinguer d'où il peut provenir. Mon voisin lève la tête.


L'hélicoptère se pose à quelques dizaines de mètres de nous dans un vacarme assourdissant. C'est la première fois que j'en vois un d'aussi près.
Les pales ont l'air de tourner de moins en moins vite. La porte de derrière coulisse lentement. A l'intérieur de l'appareil, je reconnais les deux hommes qui comptent le plus pour moi dans ma vie. Je crois rêver.
Benjamin aide mon père à descendre…

Fin (?)

par Arronax publié dans : Récits
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Lundi 19 décembre 2005


La vie est pareille à la mer. Les plus terribles tempêtes qui la traversent passent et alors que le jour pointe le bout de son nez, que disparaissent les dernières traces, on en vient à se demander si l'on a pas tout simplement rêvé.
J'ai l'impression de sortir d'une longue léthargie. Je réapprends à vivre. Lentement.
Maman est toujours à l'hôpital. Depuis deux semaines qu'elle y séjourne, elle n'a pas prononcé une seule parole. Les différents médecins qui se succèdent à son chevet disent qu'elle est encore sous le choc de l'accident et qu'il faut être patient. Je vais la voir tous les après-midis.
La police ne sait pas quoi penser. L'enquête piétine. Le conducteur de l'autre véhicule a disparu. Le témoin de la scène s'est lui aussi mystérieusement envolé. Ma mère est dans l'incapacité de leur donner sa version des faits. Malgré ce qui s'est passé ce soir là au café, et malgré les dépositions de neuf personnes, l'armée nie toute implication dans l'arrestation de ce M. Maupoint dont, par ailleurs, il semble n'exister aucune trace.
Les jours succèdent aux jours. Heureusement que Benjamin est près de moi. Je ne sais vraiment pas ce que je serais devenue s'il n'avait pas été là pour me soutenir… Il s'est montré très prévenant. Il a même proposé que nous allions passer quelques jours en Bretagne, loin d'ici, de tout, de cette histoire. J'ai refusé. Partir aurait été une grande erreur. C'est ici que je dois me reconstruire.


Pour me changer les idées, et parce que j'en avais besoin, je me suis retournée vers le théâtre. A cause de mon désistement de dernière minute, la représentation que nous devions donner la semaine dernière a été annulée. Le projet tout entier semblait lui aussi sur le point d'être abandonné lorsque je me suis présentée à Pierre pour savoir s'il voulait bien me reprendre. Il a aussitôt décrété que cela lui paraissait être une excellente idée et que, en travaillant bien, nous pourrions être prêts pour le festival des Tréteaux de l'Université. Il contacta alors le reste de l'équipe. Marion était d'accord. Restait à convaincre Romain…


Je pénètre dans la salle de l'Amphigouri où nous avions autrefois l'habitude de tenir nos répétitions. Je dis autrefois comme si je parlais d'une époque révolue qui aurait datée de dix ou quinze ans alors que la dernière de nos réunions ne remonte qu'à à peine trois semaines. Si tel avait été le cas, je ne crois pas que j'aurais ressenti une émotion plus grande.
La salle est plongée dans l'obscurité. Je m'avance respectueusement et monte sur la scène. Mes pas retentissent sur le parquet. Je me tiens face aux gradins et fait une révérence à toute l'assemblée de spectateurs invisibles qui sont assis, massés les uns auprès des autres, sur les rangées vides. Je ferme les yeux et pendant un bref instant, il me semble les entendre se lever tous ensemble et applaudir pour saluer ma prestation. C'est à ce moment là que les projecteurs s'allument.
Romain dépose ses affaires et s'approche de moi. Un ange passe. Je me remémore le dernière fois où nous nous étions vus. L'invitation à dîner. Mon embarras. La lettre. Mon silence. Son (faux ?) rendez-vous.
La situation devient gênante. Nous échangeons un sourire et franchissons chacun les quelques mètres qui nous séparent l'un de l'autre.
" Je suis désolé pour ta mère, me dit-il à voix basse après m'avoir fait la bise.
_ Merci. Et moi je suis désolé pour l'autre jour. Sincèrement.
_ C'est oublié, ne t'en fais pas. "
Pierre pénètre à son tour dans la salle, bientôt suivi par Marion. L'équipe est enfin au complet. Les répétitions de La leçon peuvent (re)commencer.
Pierre choisit de débuter la séance par quelques exercices de concentration et d'appréciation de l'espace qui nous aident à retrouver nos marques. Nous faisons ensuite une rapide lecture de la pièce de Ionesco. Romain joue le rôle du professeur, Marion celui de la bonne. J'interprète quant à moi celui de l'élève. Tout se passe pour le mieux du monde.

La matinée s'achève sans que nous nous en soyons aperçus. Avant de nous quitter - sans ne pas auparavant nous être donnés rendez-vous le surlendemain - Pierre nous félicite pour notre prestation :
" Mes enfants bravo !, nous dit-il avec ferveur. Je suis fier de vous. Ensemble nous allons accomplir de grandes choses, j'en suis persuadé. La représentation ne peut dès lors n'être soit qu'un énorme échec soit qu'un énorme succès… Et ce sera un énorme succès, croyez-moi ! "


Benjamin me fait la surprise de m'attendre dehors.
" Salut ! Alors comment va ma petite comédienne préférée ? Ça s'est bien passé ? "
J'entreprends de lui raconter en détail le déroulement de la matinée lorsque, après avoir jeté un rapide coup d'œil à sa montre, il m'interrompt :
" Je vois que tu as plein de choses à me dire… " Il fait semblant d'être contrarié. " Quel dommage que je ne sois pas adjudant-chef… J'aurais pu prendre mon après-midi… "
Je le regarde avec des yeux grands comme ça. Je vois bien qu'il est sur le point d'éclater de rire. Lui comme moi mentons très mal. Je me jette à son cou.
" Alors ça y est ! Tu as eu ta promotion !
_ Ce matin même !
_ Mais c'est … c'est formidable ! Que je suis contente ! Depuis le temps… "
Nous nous étreignons longuement. Je suis si heureuse pour lui ! Il me prend par la main.
" Viens, me dit-il. On va fêter ça ! "


Après le restaurant, nous sommes allés nous promener sur les bords de Maine, côté Doutre. Nous avons marché pendant près d'une heure et demie. Bras dessus. Bras dessous. Comme deux amoureux.
Pour la première fois, nous avons fait des projets d'avenir commun. Il m'a confié qu'un jour il nous verrait bien vivre tous les deux, sur une péniche, sans hâte, au bord de l'eau.
" Tout petit déjà, je rêvais d'être éclusier. Je ne sais pas pourquoi. Ça me passionnait. Passer ses journées à faire passer les bateaux…
_ En y réfléchissant bien, tu as presque réussi…
_ ?
_ Eh bien oui, lui ai-je dit en le taquinant. Eclusier ou militaire, dans le fond, c'est pratiquement pareil : vous passez vos journées à divaguer et à ne rien faire… "


En formulant mon vœu sur le papier, je repense à cet instant où, il y a de cela quelques minutes, sous le kiosque à musique du jardin du Mail, il m'a offert cette bague.
" Mais tu es fou !
_ Oui, a-t-il confessé. De toi… "
Il l'a sortie de son écrin et me l'a mise autour du doigt.
" Ne crois pas que je veuille précipiter quoique ce soit, a t-il précisé. Tu sais bien que j'ai quelques difficultés avec le mariage aussi je ne… Mais je t'aime, voilà. Et il fallait que je t'en donne une preuve matérielle. "
J'ai fondu littéralement. J'imagine à quel point cet acte a dû lui être difficile, lui qui a peur de s'engager et qui évite le plus possible les démonstrations d'affection. J'en suis d'autant plus touchée.
Je plie ma feuille en quatre et la glisse dans l'enveloppe destinée à cet effet. Benjamin me rejoint. Nous nous dirigeons ensemble vers l'" arbre à souhaits " qui trône, majestueux, sur le parvis de la mairie. Ensemble, nous attachons à l'aide d'une cordelette nos deux enveloppes sur la même branche métallique, côte à côte, au milieu de tous ces autres vœux. Le vent se met à souffler. Nos feuilles s'agitent.
" Quel souhait as-tu formulé ?, me demande-t-il avant de s'en retourner travailler.
_ J'ai fait le vœu que cette journée ne s'achève jamais. "
Il se met à rire.
" Alors c'est sûr, il sera exaucé. J'ai fait exactement le même. "


Depuis le 24 février dernier, j'ai commencé l'écriture d'un journal dans lequel j'ai depuis pris l'habitude de coucher mes pensées, mes idées, mes états d'esprit. C'est la seconde fois que je m'essaie à cette pratique. L'autre date de mes années d'adolescence. Je ne sais malheureusement plus où il est. C'était l'époque de mes premières soirées, de mes premières amours, mes premières peines de cœur, mes premières fugues.
Avant d'écrire tout ce qui m'est arrivé durant cette première partie de journée, je tourne les pages dans l'autre sens et remonte le temps. Tout n'est pas terminé. Ce M. Maupoint a essayé de me faire passer un message. Lequel ? Elle sait… Qui ? Quoi ? Où ? Comment ? Qu'est-il advenu de mon père ?
Je sens bien que tout cela n'est pas très clair. Se peut-il que…
Le téléphone se met à sonner. Je vais décrocher. C'est l'hôpital. Instinctivement, mon rythme cardiaque s'accélère. Je m'attends au pire. J'écoute ce que l'infirmière a à me dire et repose le combiné.
Ma mère.
Elle parle.


Je suis accueillie par le docteur Dragon qui m'accompagne jusqu'à sa chambre.
" Votre mère, m'explique-t-il en chemin, a prononcé ses premiers mots ce matin sur les coups de dix heures et quart.
_ Qu'a-t-elle dit ?
_ Qu'elle désirait deux croissants et une bonne tasse de chocolat ! "
Je ne peux m'empêcher de sourire.
" Tout va bien, alors ?
_ Parfaitement. Ses fractures sont dorénavant pratiquement résorbées et elle recommence à s'alimenter correctement. Je pense qu'elle pourra sortir d'ici la fin de la semaine. "
Nous arrivons devant la chambre 216. Le médecin me prévient :
" Sa voix est assez éraillée. C'est tout à fait normal. Bientôt il n'y paraîtra plus. "
Je le remercie et pénètre dans la pièce. Ma mère est allongée sur son lit. Une infirmière termine de changer ses pansements. Elle ne m'a pas encore vue.
" Toc toc, fais-je. Alors, il paraîtrait que quelqu'un s'est remis à parler, ici ? "
Le visage de maman s'illumine.
" Ma chérie ! Viens là que je t'embrasse ! "
Elle me prend dans ses bras et se met à pleurer.
" Que c'est bon de t'entendre ", lui dis-je en lui essuyant ses larmes.
L'infirmière s'est levée et a quitté la pièce. Ma mère me demande d'aller fermer la porte. J'obtempère et revient m'asseoir près d'elle. Son expression s'est brusquement rembrunie.
" Ce n'était pas une tentative de suicide, encore moins un accident. On a essayé de me tuer. "
Je lui avoue que je m'en doutais et lui raconte ce que je sais. Maman écoute très attentivement. A la fin de mon récit, elle dit simplement :
" Bien. C'est mieux ainsi. "
Et elle se met à me raconter son histoire. Depuis le début. J'en saisis enfin toute l'importance.
J'étais vraiment loin du compte.


Je rentre dans l'appartement avec frénésie et me jette sur Benjamin qui tombe à la renverse sur le canapé.
" Quoi ? Qu'y a-t-il ? Qu'est ce qu'il se passe ?
_ C'est merveilleux ! Tu n'imagineras jamais…
_ Imaginer quoi ? Dis-moi ! "
Je ne dis rien. Je me précipite dans notre chambre et en revient avec une photographie. Benjamin m'interroge du regard.
" Papa… Mon père… Il n'est pas mort ! Tu comprends ? Mon père est toujours en vie ! "


Je n'arrive pas à dormir. L'excitation est trop grande. Mon père… Il est là… Tout près… J'ai du mal à le croire. Cela paraît si impossible… Qu'il me tarde maintenant de le revoir… Maman m'a promis que ce serait pour bientôt.
Que fait Benjamin ? Il est sorti du lit depuis près d'une demie heure. Je l'appelle :
" Benjamin ? Benjamin ? Qu'est-ce qui t'arrive ? T'es malade ? "
Pas de réponse. Le silence devient oppressant. Revêtant ma robe de chambre, je me lève et fais le tour de l'appartement. Personne. Où peut-il bien être ?
Je vais vérifier que la porte est bien fermée. C'est là que je trouve son mot :

" Audrey,
Il arrive parfois que l'on se retrouve face à deux choix délicats aussi importants pour soi l'un que l'autre. Et quoique l'on décide, on sait qu'on regrettera toute sa vie de ne pas avoir préféré l'autre…
Je t'aime, tu le sais. Mais j'ai une mission à accomplir. Ton père n'est pas celui que tu crois. Nous devons à tout prix le récupérer. Grâce à toi, maintenant, nous savons où il est.

Merci de m'avoir fait confiance. Je ne t'oublierai jamais. Pardonne-moi. "
" Benjamin "

 

A suivre…

par Arronax publié dans : Récits
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Jeudi 15 décembre 2005


J'attends. Seule. Depuis des heures.
Personne ne me dit rien. La machine à café est en panne.
Ils l'ont sortie de la voiture et l'ont amenée ici en un temps record. Je n'ai pas pu monter avec elle.
Une infirmière - la même - passe. Je lui demande si elle a des nouvelles. Sa réponse semble immuable : " Votre mère est toujours en salle d'opération, mademoiselle. Je ne peux rien vous dire de plus. Le médecin va bientôt venir vous voir. "
J'ai faim. J'ai froid. J'ai peur.
Les gendarmes m'ont accompagnée jusqu'à l'hôpital. L'un d'entre eux a essayé de me poser des questions mais, devant mon mutisme, il m'a dit qu'il repasserait plus tard.
Pourquoi votre mère vous a-t-elle donné rendez-vous ? Avait-elle bu ? Où est votre père ? Comment était-elle, au téléphone ? Son comportement vous a-t-il paru étrange ? Prend-elle des médicaments ? Est-elle dépressive ? A-t-elle des raisons de vouloir se suicider ?
D'après les gendarmes, un témoin - l'unique - affirme l'avoir vu précipiter délibérément sa voiture contre une autre qui venait d'apparaître à l'angle de la rue. Ses phares étaient éteints. Sa ceinture n'était pas attachée…
Je ne peux, ni ne veux, y croire. Cela n'a aucun sens. Pourquoi aurait-elle fait cela ? D'autant plus qu'elle m'avait appelé à peine une demi-heure auparavant…
La porte de la salle d'attente s'ouvre, et un médecin s'approche de moi :
" Bonsoir. Vous êtes de la famille ?
_ Je suis sa fille. "
Le médecin me tend la main et se présente. C'est lui qui l'a prise en charge durant l'intervention. Il m'invite à m'asseoir.
" Votre mère souffre de multiples fractures aux jambes et aux bras. Elle a plusieurs côtes de cassées et un examen au scanner a révélé un léger traumatisme crânien. Mademoiselle… Votre mère a eu beaucoup de chance : même s'il est encore trop tôt pour se prononcer, son état est stable, et je reste confiant. "
Un énorme soulagement m'envahit. Je lui demande si je peux la voir.
" Pas ce soir. Pour lui permettre de mieux récupérer, nous l'avons placée dans un sommeil artificiel. Elle est en train de dormir. "
Puis, après quelques secondes, il ajoute que je devrais aller en faire autant :
" La nuit a été rude pour tout le monde ", me dit-il avant de prendre congé.
" Docteur ? Une dernière chose… En ce qui concerne l'autre conducteur ?
_ Quel autre conducteur ?
_ L'occupant de l'autre voiture… Celle qu'a percutée ma mère… "
Le médecin consulte ses fiches.
" Non, je ne vois pas… Ce soir, seule votre mère a été admise ici.
_ Pourtant… "
Il revérifie.
" Il y a dû avoir un malentendu… Votre mère est bien la seule personne qui nous a été amenée… "
Il me prend par les épaules et me pousse gentiment vers la sortie.
" Reposez-vous… Et ne vous inquiétez pas… Il doit forcément y avoir une explication logique… Nous y verrons tous plus clair demain… "
Je me laisse faire, docilement. La porte s'ouvre et se referme derrière moi, sans bruit.
Je disparais dans la nuit.


J'ouvre la portière de la voiture et me glisse sur le siège avant. Malgré la fatigue et le stress engendré par l'accident, je sens monter en moi un profond sentiment de colère.
Ils ont essayé de la tuer… Ils ont voulu tuer ma mère… Cette pensée m'est insupportable. Ma mère représente-t-elle une menace pour eux ? Sûrement… Mais alors laquelle ? Comment justifier un tel acte ? Leur tentative a miraculeusement échoué… Pour combien de temps ? Est-elle encore en danger ? Dire que tout semblait terminé…
Je mets le contact, boucle ma ceinture et allume les phares.
Il est là.


Je le dévisage longuement, comme si c'était la première fois que je le voyais. Ce qui, à dire vrai, est pratiquement le cas tellement notre rencontre ce matin au Lac de Maine fut brève.
Il est grand, brun, avec des cheveux grisonnants. Rasé de près. Très bien habillé. Porte de petites lunettes rondes. Il doit avoir entre cinquante-cinq et soixante ans.
C'est lui qui m'a proposé d'aller prendre un café. Il me regarde, l'air grave. Je porte la tasse à mes lèvres.
" Audrey… Sachez tout d'abord combien je suis désolé pour ce qui c'est produit ce soir… Je ne sais pas quoi vous dire d'autre, si ce n'est que tout cela est impardonnable. Je veillerai personnellement à ce que votre mère reçoive les meilleurs soins. Je vous promets également que les coupables seront sévèrement punis. "
Que croit-il ? M'impressionner ?
" Je ne vous demande rien. Laissez ma mère là où elle est. Vous savez ce que je veux… "
Il acquiesce.
" Très bien. Tout remonte au début des années 70… C'est à cette époque que j'ai connu votre père. Nous travaillions tous deux dans les mêmes…affaires.
_ Vous étiez dans la même société ? "
Il paraît étonné.
" Que savez-vous exactement de votre père, Audrey ? Votre mère vous a-t-elle jamais dit quel métier il exerçait ?
_ Si, bien sûr… Papa était cadre, dans une société de communications. Expert en relations publiques, il me semble. "
Il réajuste sa position sur sa chaise et vérifie que personne ne nous écoute.
" Votre père était bien un expert… Mais pas en relations publiques.
_ En quoi d'autre, alors ?
_ Ne m'interrompez pas, je vous prie. Votre père était un grand scientifique. Il travaillait pour l'armée, sur un projet d'armes électromagnétiques.
_ Mon père fabriquait des armes ? "
J'ai posé cette question à voix haute, sans réfléchir. Mon interlocuteur m'intime de baisser le ton.
" En un sens, oui. Mais pas n'importe quelles armes… Des armes pacifiques… "
Il se rapproche de moi.
" Ce dont je vais maintenant vous parler est confidentiel, aussi je vous demande de le garder pour vous. "
Je lui assure que je tiendrai le secret. Pour connaître la suite, je serais prête à lui promettre n'importe quoi.
" Ces armes sont dites pacifiques parce que leurs effets sont sans danger pour l'homme. Ils sont invisibles et indolores. Leurs seules cibles sont les installations électriques, les circuits imprimés et autres transistors. Elles permettent de paralyser l'ennemi sans faire de victimes. Votre père, Audrey, était en train d'inventer l'arme anti-guerre. "
Je reste coite. Tout cela paraît si invraisemblable…
" Bien sûr, nous n'étions pas les seuls à explorer cette technologie. Les américains et les russes travaillaient eux aussi sur de tels projets… Toutefois, la voie sur laquelle nous œuvrions nous a permis de développer des applications plus intéressantes que les leurs. Et ce, en grande partie grâce à votre père. "
Incroyable. Cette histoire semble sortir tout droit d'un scénario de mauvais film américain.
" C'est pour ça qu'il nous a menti sur sa profession ? Parce que c'était secret ?
_ Oui… "
Je sors de mon sac à main l'une des quatre photos que l'on m'a fait parvenir. Je pose mon doigt sur une silhouette.
" Lui… Qui est-t-il ? Pourquoi m'a-t-il suivi pendant tout ce temps ?
_ Vous n'auriez jamais dû recevoir cette enveloppe… "
Sa remarque me désoblige. Cynique, je rétorque :
" Tout aurait été alors plus simple pour vous, n'est-ce pas ? J'aurais juste continué à vivre dans le mensonge… "
Il se défend.
" Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit…
_ Et vous, dîtes-moi ce que j'ai envie de savoir ! "
Il soutient mon regard avant de reposer les yeux sur la photo.
" Un homme comme votre père était quelqu'un de très précieux. L'armée ne pouvait se permettre de le…perdre.
_ Vous voulez dire que j'étais un moyen de pression ?
_ Si l'on veut… "
Je jette un coup d'œil par la verrière. Un couple traverse la rue en se protégeant de la pluie. Benjamin doit sûrement s'inquiéter de mon absence…
" Ça va ? "
Je détourne le yeux et hausse les épaules.
" Je vous avouerai que j'ai un peu du mal à réaliser… Mon père… Les souvenirs que j'ai de lui… "
Je me mets à pleurer. Toutes ces révélations ont eu raison du peu de forces qui me restaient. Je me sens vidée. Vidée d'énergie. Vidée de mes pensées. Vidée de mon passé.
Il me prend la main et me tend un mouchoir. Je réalise soudain combien il avait raison, tout à l'heure, en me disant que je n'aurais jamais dû recevoir cette lettre et les photos qu'elle contenait. Parfois, la vérité est un cadeau empoisonné. Ne vaut-il pas mieux vivre heureux dans l'ignorance ?
" Votre père est quelqu'un de bien, Audrey. "
Ses paroles retiennent mon attention. Se peut-il qu'il ne l'ait pas fait exprès ?
" Qu'avez-vous dit ? "
Il me regarde, sans comprendre. Je répète :
" Qu'est-ce que vous venez de dire ?
_ Que votre père était quelq… "
J'explose.
" Non ! Ce n'est pas ce que vous avez dit ! J'ai très bien entendu ! Vous avez dit que mon père est quelqu'un de bien ! "
Il essaie de nier.
" Vous avez dû mal comprendre. Je ne…
_ Menteur ! "
Je me lève et tente de l'empoigner. Il me repousse.
" Audrey… Arrêtez, je… "
Le patron s'approche de nous. Derrière moi, la porte s'ouvre brusquement. Tout se déroule alors au ralenti. Un dizaine de militaires envahissent la pièce et nous maîtrisent. Les autres clients se mettent à hurler. Un homme, vêtu de noir, pénètre alors à son tour dans l'établissement. Il présente une carte (de police ?) au patron qui se calme aussitôt, avant de se diriger vers nous. Il ne m'accorde même pas un regard.
" Monsieur Maupoint, vous êtes en état d'arrestation. Veuillez nous suivre… "
Mon mystérieux interlocuteur a donc un nom. Il a cessé de se débattre et est escorté de très près par deux militaires qui le conduisent sans ménagement aucun vers la sortie. Il se tourne une dernière fois vers moi et essaie de me dire quelque chose. Je ne suis pas sûre d'avoir compris. Une voiture vient stationner devant le bar. La portière s'ouvre et on le pousse à l'intérieur. la voiture redémarre.
Elle sait…


A suivre…

par Arronax publié dans : Récits
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Mercredi 14 décembre 2005


J'ai essayé de lui retéléphoner. En vain. La ligne est en dérangement. Je crois qu'il ne veut pas que je le recontacte…
Marion m'a reconduite chez Benjamin. Tout au long du trajet, elle a essayé de me tirer les vers du nez et voulu savoir qui était cet homme. Je n'ai pas su quoi lui dire et nous nous sommes quittées fâchées. C'est la première fois que je cache quelque chose à ma meilleure amie.
Une tasse de thé entre les mains, j'observe par la fenêtre le spectacle de la rue. Je pourrais rester ainsi pendant des heures, simplement à regarder les gens passer. Il y a, dans cet échantillon d'angevins, autant d'expressions d'humeur que de couleurs sur la palette d'un peintre. Je distingue les personnes pressées des personnes décontractées, les visages tourmentés des visages sereins, les sourires hypocrites des sourires sincères, les regards courroucés des regards vides, les individus mélancoliques des individus - ô combien rares ! - insouciants et heureux. Assis sur un banc, un vieux monsieur m'aperçoit et me dévisage. Se livre-t-il aux mêmes exercices que moi ? Nous échangeons un sourire complice et alors que je me réfugie dans l'anonymat de l'appartement, je ne peux m'empêcher de me demander ce qu'il a ressenti en me regardant. A-t-il pu lire en moi comme je lisais dans les autres ?


" La vérité est un fruit qui ne doit être cueilli que s'il est tout à fait mûr… " Cette citation de Voltaire retentit encore dans mon esprit. Quelle vérité ?
Je me sens frustrée. Le déroulement de l'entrevue m'a complètement échappé et je l'ai laissé partir sans qu'il ait répondu à mes questions. Je ne suis pas plus avancée qu'avant. Tout juste ai-je appris que cet homme avait connu mon père… Mais où ça ? Quand ça ?
Me voilà confrontée à une nouvelle énigme face à laquelle je n'ai pas l'ombre du moindre indice. D'un côté, un homme qui me suit pendant dix-sept ans. De l'autre, un collègue de mon père.
Entre les deux, un seul dénominateur commun : ma mère.


Les volets sont fermés et la boîte aux lettres déborde. Sa voiture n'est pas là. Elle a dû s'absenter. Je prends mon double des clefs et m'introduis à l'intérieur.
La maison est entièrement plongée dans l'obscurité. L'interrupteur ne fonctionne pas. En m'avançant dans le couloir, je manque de tomber par terre. Le sol est jonché d'obstacles. A tâtons, je parviens néanmoins à me diriger vers le salon et à ouvrir la fenêtre.
Mais que s'est-il passé ? On dirait qu'un ouragan a ravagé la pièce. Tout est sans dessus dessous. Les meubles, les placards, ont été vidés de leur contenu. Le canapé est renversé. Les tableaux et les photos ont été décrochées des murs. Les étagères sont vides.
Je fais un rapide tour du propriétaire et constate avec effarement que ni les chambres, ni la cuisine, ni la salle de bain n'ont été épargnées. Qui a fait ça ?
Je vérifie que les portes et les fenêtres n'ont pas été forcées. L'alarme ne s'est même pas déclenchée. Comment se sont-ils procurés les clefs ? Ma mère est-elle au courant ? Où est-elle, en ce moment ?
Je retourne à la boîte aux lettres. Les courriers les plus anciens remontent au 18. Nous sommes le 23. Presque une semaine. Dois-je avertir la police ? Cette infraction a-t-elle une relation avec mon histoire ?
J'aimerais croire que non…


Depuis la mort de papa, en 1984, maman s'est peu à peu détachée de moi. Je n'avais que cinq ans, à l'époque, et je ne garde que de très vagues souvenirs sur cette période de ma vie. Tout ce dont je me rappelle, c'est que maman devait souvent s'absenter et qu'elle me confiait à ma tante. J'ai ainsi passé une grande partie de mon enfance à cheval entre deux foyers, et c'est avec peine que je dois avouer que je préférais vivre en compagnie de mes cousins qu'avec ma mère.
Lorsque nous étions ensemble, elle et moi - c'est à dire moins de la moitié de l'année -, maman se montrait très généreuse à mon égard. Peut-être était-ce pour se faire pardonner de ne pas être assez présente… Malheureusement, tous les cadeaux du monde ne remplacent pas l'attention d'une mère pour sa fille. A cause (grâce ?) d'elle, j'ai été très (trop ?) vite livrée à moi-même. Elle ne déjeunait jamais avec moi le matin et elle n'était jamais à mes côtés lorsque j'avais du mal à m'endormir. Elle rentrait toujours tard. Très tard.
Je n'ai jamais su ce qu'elle faisait de ses journées, ni même quel métier elle exerçait. Lorsque l'on me posait la question, à l'école, je disais qu'elle était " polyvalente ". Les grandes personnes sont moins curieuses qu'on ne le croie…
J'ai passé le reste de l'après-midi à remettre un peu d'ordre dans tout ce capharnaüm. Il faudra bien sûr que maman repasse derrière moi, mais au moins cela fait-il déjà plus propre. La maison me semble à présent moins étrangère. J'ai repris connaissance avec ces lieux familiers et me les suis en quelque sorte réappropriés. La cuisine, où nous passions des heures à nous préparer de bons petits plats ; le salon, où, assise chacune dans un fauteuil, nous regardions à la télé des films de princesses ; les toilettes, où j'avais l'habitude de me réfugier dès que quelque chose n'allait pas ou que j'avais besoin d'être seule ; sa chambre, dans laquelle je venais souvent pour me glisser dans son lit ; ma chambre, demeurée telle qu'elle était lorsque je l'ai quittée, avec sa tapisserie couverte de fleurs et ma collection de sorcières.
Il me reste une pièce que je n'ai pas encore explorée : le grenier. Munie d'une lampe de poche, je grimpe à l'échelle, soulève la trappe, et me glisse par l'ouverture. Ça doit bien faire une éternité que j'y suis monté. Rien ne semble avoir tellement changé, mis à part peut-être le fait que j'aie grandi et que je me vois désormais contrainte de me tenir courbée là où, quinze ans plus tôt, je pouvais sans peine tenir debout.
La nostalgie m'envahit. Je pose sur ces objets qui appartenaient à l'ancienne Audrey un regard à la fois neuf et respectueux. Tirés par ma lampe du sommeil dans lequel ils étaient endormis, ils apparaissent à sa lueur comme les reliques d'un temps lointain et en passe d'être oublié.
Je suis heureuse de constater que mon cheval à bascule a toujours aussi fière allure. Rangées dans leurs cartons, mes peluches et mes poupées attendent sagement que quelqu'un vienne s'occuper d'elles. Ma dînette, dissimulée derrière une pile de revues, se tient prête à reprendre du service.
Tous ces jouets aspirent à une deuxième vie, je le sens. Qu'il me tarde soudain d'avoir des enfants pour que je puisse leur transmettre cet héritage…
Je poursuis plus en avant mon inspection et me retrouve face aux affaires de maman. Il y a de tout : un vieux vélo, des tableaux, un coffre rempli de souvenirs et de bibelots, de la vaisselle, un balai poussiéreux, des classeurs, des boîtes à archives… Je remarque que certaines d'entre elles sont ouvertes. Me penchant pour les refermer - j'ai en commun avec ma mère le goût pour les affaires bien rangées -, j'entraperçois sur plusieurs feuilles l'écriture de mon père. Curieuse, je m'assois par terre et entreprends d'en étudier le contenu. Ce ne sont que de simples papiers administratifs qui concernent la maison. Maman en aura sûrement eu besoin il y a peu et elle aura oublié de les ranger correctement.
Je m'apprête donc à me relever lorsque le faisceau de ma lampe se pose sur une autre boîte, renversée, de laquelle se sont échappées des lettres et des cartes postales. Certaines proviennent d'Allemagne, d'autres d'Espagne, de Suède et même de Russie. Elles ont toutes été écrites par mon père lors de ses nombreux voyages qu'il faisait dans le cadre de son travail. Nombres d'entre elles sont antérieures à ma naissance et c'est avec respect que je lis cette correspondance dont je ne soupçonnais pas l'existence.
Si je dois en croire ces écrits, mes parents étaient vraiment très amoureux l'un de l'autre, et chaque départ devait être pour eux un déchirement douloureux. Tout changera à la naissance du bébé, je te le promets… Tu me manques… Je reviens dès que je peux… Prends soin de toi… Je t'aime…
Mon arrivée sur cette Terre n'a malheureusement pas réussi à résoudre ce problème.


J'ai tout laissé tel quel, pour que maman ne s'aperçoive pas que j'ai lu ce qui n'appartient qu'à elle. Etrangement, c'est au moment où je redescends du grenier qu'elle choisit de me téléphoner. Je décroche avec appréhension, persuadée qu'elle m'a pris sur le fait.
" Allô ma chérie, c'est moi…
_ Bonjour maman. Ça va ?
_ Oui, très bien... Mais je n'ai pas trop le temps de te parler. Il faut que je te voie… "
Sa voix tremble. Elle a peur.
" Tu es au courant pour la maison ?
_ Ne t'inquiète pas pour ça. Ce n'est pas grave. Plus maintenant…
_ Qu'est-ce qu'il se passe ? Tu me caches quelque chose… Dis-moi !
_ Viens me retrouver devant l'église d'Avrillé. Dans vingt minutes… Je t'attends. "
Je ne peux rien rétorquer. Elle a déjà raccroché.


J'ai roulé aussi vite que possible, mais je suis tout de même arrivée avec dix minutes de retard. La route qui menait à la place de l'église était bloquée. Un policier me fit signe de ne pas encombrer la circulation et de poursuivre mon chemin. Le camion de pompier me grilla la priorité.
Dans ma poitrine, mon cœur battait à tout rompre. J'ai réussi à me garer et ai couru jusqu'à l'attroupement. La lumière des gyrophares tournoyait dans la nuit. Je me suis jetée dans la foule et ai joué des coudes pour me forcer un passage jusqu'à la scène de l'accident.
Les deux voitures n'étaient plus qu'un amas de ferraille.
J'ai crié...


A suivre…

par Arronax publié dans : Récits
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