Jeudi 15 décembre 2005


J'attends. Seule. Depuis des heures.
Personne ne me dit rien. La machine à café est en panne.
Ils l'ont sortie de la voiture et l'ont amenée ici en un temps record. Je n'ai pas pu monter avec elle.
Une infirmière - la même - passe. Je lui demande si elle a des nouvelles. Sa réponse semble immuable : " Votre mère est toujours en salle d'opération, mademoiselle. Je ne peux rien vous dire de plus. Le médecin va bientôt venir vous voir. "
J'ai faim. J'ai froid. J'ai peur.
Les gendarmes m'ont accompagnée jusqu'à l'hôpital. L'un d'entre eux a essayé de me poser des questions mais, devant mon mutisme, il m'a dit qu'il repasserait plus tard.
Pourquoi votre mère vous a-t-elle donné rendez-vous ? Avait-elle bu ? Où est votre père ? Comment était-elle, au téléphone ? Son comportement vous a-t-il paru étrange ? Prend-elle des médicaments ? Est-elle dépressive ? A-t-elle des raisons de vouloir se suicider ?
D'après les gendarmes, un témoin - l'unique - affirme l'avoir vu précipiter délibérément sa voiture contre une autre qui venait d'apparaître à l'angle de la rue. Ses phares étaient éteints. Sa ceinture n'était pas attachée…
Je ne peux, ni ne veux, y croire. Cela n'a aucun sens. Pourquoi aurait-elle fait cela ? D'autant plus qu'elle m'avait appelé à peine une demi-heure auparavant…
La porte de la salle d'attente s'ouvre, et un médecin s'approche de moi :
" Bonsoir. Vous êtes de la famille ?
_ Je suis sa fille. "
Le médecin me tend la main et se présente. C'est lui qui l'a prise en charge durant l'intervention. Il m'invite à m'asseoir.
" Votre mère souffre de multiples fractures aux jambes et aux bras. Elle a plusieurs côtes de cassées et un examen au scanner a révélé un léger traumatisme crânien. Mademoiselle… Votre mère a eu beaucoup de chance : même s'il est encore trop tôt pour se prononcer, son état est stable, et je reste confiant. "
Un énorme soulagement m'envahit. Je lui demande si je peux la voir.
" Pas ce soir. Pour lui permettre de mieux récupérer, nous l'avons placée dans un sommeil artificiel. Elle est en train de dormir. "
Puis, après quelques secondes, il ajoute que je devrais aller en faire autant :
" La nuit a été rude pour tout le monde ", me dit-il avant de prendre congé.
" Docteur ? Une dernière chose… En ce qui concerne l'autre conducteur ?
_ Quel autre conducteur ?
_ L'occupant de l'autre voiture… Celle qu'a percutée ma mère… "
Le médecin consulte ses fiches.
" Non, je ne vois pas… Ce soir, seule votre mère a été admise ici.
_ Pourtant… "
Il revérifie.
" Il y a dû avoir un malentendu… Votre mère est bien la seule personne qui nous a été amenée… "
Il me prend par les épaules et me pousse gentiment vers la sortie.
" Reposez-vous… Et ne vous inquiétez pas… Il doit forcément y avoir une explication logique… Nous y verrons tous plus clair demain… "
Je me laisse faire, docilement. La porte s'ouvre et se referme derrière moi, sans bruit.
Je disparais dans la nuit.


J'ouvre la portière de la voiture et me glisse sur le siège avant. Malgré la fatigue et le stress engendré par l'accident, je sens monter en moi un profond sentiment de colère.
Ils ont essayé de la tuer… Ils ont voulu tuer ma mère… Cette pensée m'est insupportable. Ma mère représente-t-elle une menace pour eux ? Sûrement… Mais alors laquelle ? Comment justifier un tel acte ? Leur tentative a miraculeusement échoué… Pour combien de temps ? Est-elle encore en danger ? Dire que tout semblait terminé…
Je mets le contact, boucle ma ceinture et allume les phares.
Il est là.


Je le dévisage longuement, comme si c'était la première fois que je le voyais. Ce qui, à dire vrai, est pratiquement le cas tellement notre rencontre ce matin au Lac de Maine fut brève.
Il est grand, brun, avec des cheveux grisonnants. Rasé de près. Très bien habillé. Porte de petites lunettes rondes. Il doit avoir entre cinquante-cinq et soixante ans.
C'est lui qui m'a proposé d'aller prendre un café. Il me regarde, l'air grave. Je porte la tasse à mes lèvres.
" Audrey… Sachez tout d'abord combien je suis désolé pour ce qui c'est produit ce soir… Je ne sais pas quoi vous dire d'autre, si ce n'est que tout cela est impardonnable. Je veillerai personnellement à ce que votre mère reçoive les meilleurs soins. Je vous promets également que les coupables seront sévèrement punis. "
Que croit-il ? M'impressionner ?
" Je ne vous demande rien. Laissez ma mère là où elle est. Vous savez ce que je veux… "
Il acquiesce.
" Très bien. Tout remonte au début des années 70… C'est à cette époque que j'ai connu votre père. Nous travaillions tous deux dans les mêmes…affaires.
_ Vous étiez dans la même société ? "
Il paraît étonné.
" Que savez-vous exactement de votre père, Audrey ? Votre mère vous a-t-elle jamais dit quel métier il exerçait ?
_ Si, bien sûr… Papa était cadre, dans une société de communications. Expert en relations publiques, il me semble. "
Il réajuste sa position sur sa chaise et vérifie que personne ne nous écoute.
" Votre père était bien un expert… Mais pas en relations publiques.
_ En quoi d'autre, alors ?
_ Ne m'interrompez pas, je vous prie. Votre père était un grand scientifique. Il travaillait pour l'armée, sur un projet d'armes électromagnétiques.
_ Mon père fabriquait des armes ? "
J'ai posé cette question à voix haute, sans réfléchir. Mon interlocuteur m'intime de baisser le ton.
" En un sens, oui. Mais pas n'importe quelles armes… Des armes pacifiques… "
Il se rapproche de moi.
" Ce dont je vais maintenant vous parler est confidentiel, aussi je vous demande de le garder pour vous. "
Je lui assure que je tiendrai le secret. Pour connaître la suite, je serais prête à lui promettre n'importe quoi.
" Ces armes sont dites pacifiques parce que leurs effets sont sans danger pour l'homme. Ils sont invisibles et indolores. Leurs seules cibles sont les installations électriques, les circuits imprimés et autres transistors. Elles permettent de paralyser l'ennemi sans faire de victimes. Votre père, Audrey, était en train d'inventer l'arme anti-guerre. "
Je reste coite. Tout cela paraît si invraisemblable…
" Bien sûr, nous n'étions pas les seuls à explorer cette technologie. Les américains et les russes travaillaient eux aussi sur de tels projets… Toutefois, la voie sur laquelle nous œuvrions nous a permis de développer des applications plus intéressantes que les leurs. Et ce, en grande partie grâce à votre père. "
Incroyable. Cette histoire semble sortir tout droit d'un scénario de mauvais film américain.
" C'est pour ça qu'il nous a menti sur sa profession ? Parce que c'était secret ?
_ Oui… "
Je sors de mon sac à main l'une des quatre photos que l'on m'a fait parvenir. Je pose mon doigt sur une silhouette.
" Lui… Qui est-t-il ? Pourquoi m'a-t-il suivi pendant tout ce temps ?
_ Vous n'auriez jamais dû recevoir cette enveloppe… "
Sa remarque me désoblige. Cynique, je rétorque :
" Tout aurait été alors plus simple pour vous, n'est-ce pas ? J'aurais juste continué à vivre dans le mensonge… "
Il se défend.
" Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit…
_ Et vous, dîtes-moi ce que j'ai envie de savoir ! "
Il soutient mon regard avant de reposer les yeux sur la photo.
" Un homme comme votre père était quelqu'un de très précieux. L'armée ne pouvait se permettre de le…perdre.
_ Vous voulez dire que j'étais un moyen de pression ?
_ Si l'on veut… "
Je jette un coup d'œil par la verrière. Un couple traverse la rue en se protégeant de la pluie. Benjamin doit sûrement s'inquiéter de mon absence…
" Ça va ? "
Je détourne le yeux et hausse les épaules.
" Je vous avouerai que j'ai un peu du mal à réaliser… Mon père… Les souvenirs que j'ai de lui… "
Je me mets à pleurer. Toutes ces révélations ont eu raison du peu de forces qui me restaient. Je me sens vidée. Vidée d'énergie. Vidée de mes pensées. Vidée de mon passé.
Il me prend la main et me tend un mouchoir. Je réalise soudain combien il avait raison, tout à l'heure, en me disant que je n'aurais jamais dû recevoir cette lettre et les photos qu'elle contenait. Parfois, la vérité est un cadeau empoisonné. Ne vaut-il pas mieux vivre heureux dans l'ignorance ?
" Votre père est quelqu'un de bien, Audrey. "
Ses paroles retiennent mon attention. Se peut-il qu'il ne l'ait pas fait exprès ?
" Qu'avez-vous dit ? "
Il me regarde, sans comprendre. Je répète :
" Qu'est-ce que vous venez de dire ?
_ Que votre père était quelq… "
J'explose.
" Non ! Ce n'est pas ce que vous avez dit ! J'ai très bien entendu ! Vous avez dit que mon père est quelqu'un de bien ! "
Il essaie de nier.
" Vous avez dû mal comprendre. Je ne…
_ Menteur ! "
Je me lève et tente de l'empoigner. Il me repousse.
" Audrey… Arrêtez, je… "
Le patron s'approche de nous. Derrière moi, la porte s'ouvre brusquement. Tout se déroule alors au ralenti. Un dizaine de militaires envahissent la pièce et nous maîtrisent. Les autres clients se mettent à hurler. Un homme, vêtu de noir, pénètre alors à son tour dans l'établissement. Il présente une carte (de police ?) au patron qui se calme aussitôt, avant de se diriger vers nous. Il ne m'accorde même pas un regard.
" Monsieur Maupoint, vous êtes en état d'arrestation. Veuillez nous suivre… "
Mon mystérieux interlocuteur a donc un nom. Il a cessé de se débattre et est escorté de très près par deux militaires qui le conduisent sans ménagement aucun vers la sortie. Il se tourne une dernière fois vers moi et essaie de me dire quelque chose. Je ne suis pas sûre d'avoir compris. Une voiture vient stationner devant le bar. La portière s'ouvre et on le pousse à l'intérieur. la voiture redémarre.
Elle sait…


A suivre…

par Arronax publié dans : Récits
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Mercredi 14 décembre 2005


J'ai essayé de lui retéléphoner. En vain. La ligne est en dérangement. Je crois qu'il ne veut pas que je le recontacte…
Marion m'a reconduite chez Benjamin. Tout au long du trajet, elle a essayé de me tirer les vers du nez et voulu savoir qui était cet homme. Je n'ai pas su quoi lui dire et nous nous sommes quittées fâchées. C'est la première fois que je cache quelque chose à ma meilleure amie.
Une tasse de thé entre les mains, j'observe par la fenêtre le spectacle de la rue. Je pourrais rester ainsi pendant des heures, simplement à regarder les gens passer. Il y a, dans cet échantillon d'angevins, autant d'expressions d'humeur que de couleurs sur la palette d'un peintre. Je distingue les personnes pressées des personnes décontractées, les visages tourmentés des visages sereins, les sourires hypocrites des sourires sincères, les regards courroucés des regards vides, les individus mélancoliques des individus - ô combien rares ! - insouciants et heureux. Assis sur un banc, un vieux monsieur m'aperçoit et me dévisage. Se livre-t-il aux mêmes exercices que moi ? Nous échangeons un sourire complice et alors que je me réfugie dans l'anonymat de l'appartement, je ne peux m'empêcher de me demander ce qu'il a ressenti en me regardant. A-t-il pu lire en moi comme je lisais dans les autres ?


" La vérité est un fruit qui ne doit être cueilli que s'il est tout à fait mûr… " Cette citation de Voltaire retentit encore dans mon esprit. Quelle vérité ?
Je me sens frustrée. Le déroulement de l'entrevue m'a complètement échappé et je l'ai laissé partir sans qu'il ait répondu à mes questions. Je ne suis pas plus avancée qu'avant. Tout juste ai-je appris que cet homme avait connu mon père… Mais où ça ? Quand ça ?
Me voilà confrontée à une nouvelle énigme face à laquelle je n'ai pas l'ombre du moindre indice. D'un côté, un homme qui me suit pendant dix-sept ans. De l'autre, un collègue de mon père.
Entre les deux, un seul dénominateur commun : ma mère.


Les volets sont fermés et la boîte aux lettres déborde. Sa voiture n'est pas là. Elle a dû s'absenter. Je prends mon double des clefs et m'introduis à l'intérieur.
La maison est entièrement plongée dans l'obscurité. L'interrupteur ne fonctionne pas. En m'avançant dans le couloir, je manque de tomber par terre. Le sol est jonché d'obstacles. A tâtons, je parviens néanmoins à me diriger vers le salon et à ouvrir la fenêtre.
Mais que s'est-il passé ? On dirait qu'un ouragan a ravagé la pièce. Tout est sans dessus dessous. Les meubles, les placards, ont été vidés de leur contenu. Le canapé est renversé. Les tableaux et les photos ont été décrochées des murs. Les étagères sont vides.
Je fais un rapide tour du propriétaire et constate avec effarement que ni les chambres, ni la cuisine, ni la salle de bain n'ont été épargnées. Qui a fait ça ?
Je vérifie que les portes et les fenêtres n'ont pas été forcées. L'alarme ne s'est même pas déclenchée. Comment se sont-ils procurés les clefs ? Ma mère est-elle au courant ? Où est-elle, en ce moment ?
Je retourne à la boîte aux lettres. Les courriers les plus anciens remontent au 18. Nous sommes le 23. Presque une semaine. Dois-je avertir la police ? Cette infraction a-t-elle une relation avec mon histoire ?
J'aimerais croire que non…


Depuis la mort de papa, en 1984, maman s'est peu à peu détachée de moi. Je n'avais que cinq ans, à l'époque, et je ne garde que de très vagues souvenirs sur cette période de ma vie. Tout ce dont je me rappelle, c'est que maman devait souvent s'absenter et qu'elle me confiait à ma tante. J'ai ainsi passé une grande partie de mon enfance à cheval entre deux foyers, et c'est avec peine que je dois avouer que je préférais vivre en compagnie de mes cousins qu'avec ma mère.
Lorsque nous étions ensemble, elle et moi - c'est à dire moins de la moitié de l'année -, maman se montrait très généreuse à mon égard. Peut-être était-ce pour se faire pardonner de ne pas être assez présente… Malheureusement, tous les cadeaux du monde ne remplacent pas l'attention d'une mère pour sa fille. A cause (grâce ?) d'elle, j'ai été très (trop ?) vite livrée à moi-même. Elle ne déjeunait jamais avec moi le matin et elle n'était jamais à mes côtés lorsque j'avais du mal à m'endormir. Elle rentrait toujours tard. Très tard.
Je n'ai jamais su ce qu'elle faisait de ses journées, ni même quel métier elle exerçait. Lorsque l'on me posait la question, à l'école, je disais qu'elle était " polyvalente ". Les grandes personnes sont moins curieuses qu'on ne le croie…
J'ai passé le reste de l'après-midi à remettre un peu d'ordre dans tout ce capharnaüm. Il faudra bien sûr que maman repasse derrière moi, mais au moins cela fait-il déjà plus propre. La maison me semble à présent moins étrangère. J'ai repris connaissance avec ces lieux familiers et me les suis en quelque sorte réappropriés. La cuisine, où nous passions des heures à nous préparer de bons petits plats ; le salon, où, assise chacune dans un fauteuil, nous regardions à la télé des films de princesses ; les toilettes, où j'avais l'habitude de me réfugier dès que quelque chose n'allait pas ou que j'avais besoin d'être seule ; sa chambre, dans laquelle je venais souvent pour me glisser dans son lit ; ma chambre, demeurée telle qu'elle était lorsque je l'ai quittée, avec sa tapisserie couverte de fleurs et ma collection de sorcières.
Il me reste une pièce que je n'ai pas encore explorée : le grenier. Munie d'une lampe de poche, je grimpe à l'échelle, soulève la trappe, et me glisse par l'ouverture. Ça doit bien faire une éternité que j'y suis monté. Rien ne semble avoir tellement changé, mis à part peut-être le fait que j'aie grandi et que je me vois désormais contrainte de me tenir courbée là où, quinze ans plus tôt, je pouvais sans peine tenir debout.
La nostalgie m'envahit. Je pose sur ces objets qui appartenaient à l'ancienne Audrey un regard à la fois neuf et respectueux. Tirés par ma lampe du sommeil dans lequel ils étaient endormis, ils apparaissent à sa lueur comme les reliques d'un temps lointain et en passe d'être oublié.
Je suis heureuse de constater que mon cheval à bascule a toujours aussi fière allure. Rangées dans leurs cartons, mes peluches et mes poupées attendent sagement que quelqu'un vienne s'occuper d'elles. Ma dînette, dissimulée derrière une pile de revues, se tient prête à reprendre du service.
Tous ces jouets aspirent à une deuxième vie, je le sens. Qu'il me tarde soudain d'avoir des enfants pour que je puisse leur transmettre cet héritage…
Je poursuis plus en avant mon inspection et me retrouve face aux affaires de maman. Il y a de tout : un vieux vélo, des tableaux, un coffre rempli de souvenirs et de bibelots, de la vaisselle, un balai poussiéreux, des classeurs, des boîtes à archives… Je remarque que certaines d'entre elles sont ouvertes. Me penchant pour les refermer - j'ai en commun avec ma mère le goût pour les affaires bien rangées -, j'entraperçois sur plusieurs feuilles l'écriture de mon père. Curieuse, je m'assois par terre et entreprends d'en étudier le contenu. Ce ne sont que de simples papiers administratifs qui concernent la maison. Maman en aura sûrement eu besoin il y a peu et elle aura oublié de les ranger correctement.
Je m'apprête donc à me relever lorsque le faisceau de ma lampe se pose sur une autre boîte, renversée, de laquelle se sont échappées des lettres et des cartes postales. Certaines proviennent d'Allemagne, d'autres d'Espagne, de Suède et même de Russie. Elles ont toutes été écrites par mon père lors de ses nombreux voyages qu'il faisait dans le cadre de son travail. Nombres d'entre elles sont antérieures à ma naissance et c'est avec respect que je lis cette correspondance dont je ne soupçonnais pas l'existence.
Si je dois en croire ces écrits, mes parents étaient vraiment très amoureux l'un de l'autre, et chaque départ devait être pour eux un déchirement douloureux. Tout changera à la naissance du bébé, je te le promets… Tu me manques… Je reviens dès que je peux… Prends soin de toi… Je t'aime…
Mon arrivée sur cette Terre n'a malheureusement pas réussi à résoudre ce problème.


J'ai tout laissé tel quel, pour que maman ne s'aperçoive pas que j'ai lu ce qui n'appartient qu'à elle. Etrangement, c'est au moment où je redescends du grenier qu'elle choisit de me téléphoner. Je décroche avec appréhension, persuadée qu'elle m'a pris sur le fait.
" Allô ma chérie, c'est moi…
_ Bonjour maman. Ça va ?
_ Oui, très bien... Mais je n'ai pas trop le temps de te parler. Il faut que je te voie… "
Sa voix tremble. Elle a peur.
" Tu es au courant pour la maison ?
_ Ne t'inquiète pas pour ça. Ce n'est pas grave. Plus maintenant…
_ Qu'est-ce qu'il se passe ? Tu me caches quelque chose… Dis-moi !
_ Viens me retrouver devant l'église d'Avrillé. Dans vingt minutes… Je t'attends. "
Je ne peux rien rétorquer. Elle a déjà raccroché.


J'ai roulé aussi vite que possible, mais je suis tout de même arrivée avec dix minutes de retard. La route qui menait à la place de l'église était bloquée. Un policier me fit signe de ne pas encombrer la circulation et de poursuivre mon chemin. Le camion de pompier me grilla la priorité.
Dans ma poitrine, mon cœur battait à tout rompre. J'ai réussi à me garer et ai couru jusqu'à l'attroupement. La lumière des gyrophares tournoyait dans la nuit. Je me suis jetée dans la foule et ai joué des coudes pour me forcer un passage jusqu'à la scène de l'accident.
Les deux voitures n'étaient plus qu'un amas de ferraille.
J'ai crié...


A suivre…

par Arronax publié dans : Récits
ajouter un commentaire commentaires (3)    recommander
Mardi 13 décembre 2005


Tout est allé très vite. Il s'est précipité vers les escaliers. Je me suis jetée dans ma voiture. J'ai été la plus rapide. Je suis partie sans qu'il ait eu le temps de me rattraper.
J'ai roulé pendant près de deux heures, en évitant les grands axes en ne suivant aucun itinéraire précis. Lorsque je me suis enfin arrêtée sur le bas côté, mon cœur s'était à peu près remis à battre normalement. Je suis sortie de la voiture et ai manqué de tomber par terre. Mes jambes ne me portaient plus. L'intensité des émotions auxquelles je venais d'être confrontée m'avait submergée et je commençais à peine à pouvoir maintenir la tête hors de l'eau.
Je me suis rassise et ai décidé de faire le point. Que faisait-il ici ? Pourquoi ma mère le fréquente-t-elle ? Depuis combien de temps le connaît-elle ? Autant de questions auxquelles je n'avais pas de réponses… Il ne me restait plus qu'une chose à faire.
J'ai ouvert le coffre de la voiture et ai pris dans mes mains le paquet reçu la veille. C'était la seule solution. J'ai relu encore une fois la carte qui accompagnait le téléphone portable : Si vous avez besoin d'aide, composez ce numéro… La formule était tout à fait de circonstance.
J'ai tapé les chiffres un par un et n'ai hésité qu'un court instant à la pensée que ceci pouvait être un piège. La sonnerie a commencé à retentir. Qui allait répondre ? Ami ou ennemi ?


" Audrey ? "
Voix masculine. Grave. La même - j'en suis pratiquement certaine - que celle du répondeur.
" Qui me veut du mal ? Pourquoi ?
_ Audrey, mais où êtes-vous ?
_ Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Je veux des réponses ! "
Léger silence.
" Ecoutez Audrey. Je m'inquiète pour vous et j'aimerais vous aider. Sincèrement. Mais je ne peux rien faire au téléphone, alors…
_ Non ! C'est vous qui allez écouter. J'en ai plus que marre de toute cette histoire. Je n'y comprends rien et je veux que vous m'expliquiez. Tout de suite ! "
Il s'éclaircit la gorge, sûrement pour gagner du temps.
" D'accord. Mais pas au téléphone. Je suis désolé mais maintenant rien n'est moins sûr. Pourquoi ne viendriez-vous pas…
_ Pas question. C'est vous qui allez venir. "
Je lui ai donné rendez-vous et ai raccroché aussitôt, sans lui permettre de négocier. S'il y a bien une chose que j'ai apprise dans toutes ces séries américaines qui passent à la télé, c'est qu'il ne faut en aucun cas laisser à son interlocuteur - surtout quand on ne sait pas qui il est - la possibilité d'avoir le dernier mot.
Il viendra.


Benjamin dort à mes côtés. J'entends sa respiration, lente et régulière. Ma tête frôle son épaule. Nos jambes se touchent.
Je suis allée vers lui de la façon la plus naturelle qui soit. J'avais besoin de réconfort et c'est à lui que je me suis spontanément présentée.
Il se retourne, change de position et vient se blottir contre moi. La vie est faite de contradictions. Curieusement, depuis plusieurs semaines, c'est dans ces moments de doute que je me sens la plus heureuse. Comment tout cela va-t-il finir ?
Je ne lui ai rien dit. J'avais envie de faire une pause, d'ouvrir une parenthèse et de ne la refermer qu'au lendemain. Mais les souvenirs me rattrapent. Le visage de cet homme m'obsède. Que me veut-il ? De quelle manière est-il lié avec ma mère ? Est-elle manipulée ? Ou sait-elle ce que tout cela signifie ?
" Tu ne dors pas ? "
Benjamin vient de se réveiller. Je lui effleure le visage de la main.
" Non…
_ Qu'est-ce qu'il y a ? Tu peux tout me dire, tu sais… "
Je dépose un baiser sur son front en guise de réponse.
" Je suis content que tu sois revenue.
_ Moi aussi.
_ Je regrette pour l'autre jour. Je …
_ Chut… "
Je n'ai pas envie d'en parler. Pas ce soir. Je me rapproche et lui glisse quelques mots à l'oreille qui le font rire. Je pouffe à mon tour.
Nous nous réfugions sous les couvertures.


Samedi 23 février. 9h55. Benjamin est parti travailler. Posé sur la table du salon, un bouquet de tulipes rouges m'attend et me souhaite le bonjour. Je me sens gaie, heureuse. Aimée. En m'apercevant dans un miroir, je me trouve changé. Mes traits ne sont plus tirés, mes joues ont repris des couleurs et mes cernes ont disparu. Passer le nuit dans les bras d'un homme est le meilleur de tous les médicaments. Dépasser la dose prescrite.
Il me reste deux heures pour me préparer. J'ai fixé le rendez-vous à midi précises, au pied de la pyramide du lac de Maine. C'est un endroit facilement identifiable qui présente l'avantage d'être ouvert. Je pourrais ainsi l'observer sans qu'il me voie et vérifier qu'il soit bien venu seul. On dit que la prudence est mère de sûreté… Mais comme deux précautions valent mieux qu'une, je décide également de téléphoner à Marion pour qu'elle m'accompagne. Non pas que j'aie envie de mêler ma meilleure amie à toute cette histoire, mais plutôt pour me sentir rassuré par sa présence. Qui sait comment les choses peuvent se passer ?
Nous restons en communication pendant près de quarante minutes avant que je ne me décide à aborder le sujet.
" Un rendez-vous ? , me demande-t-elle avec espièglerie.
_ Oui, mais ce n'est pas ce que tu crois…
_ Je le connais ?
_ Non. Et moi non plus. "


De petites volutes de vapeur d'eau s'échappent de ma bouche à chaque fois que je respire. Les brins d'herbe sont recouverts de givre. Les arbres sont nus. Le soleil se dissimule derrière le gris des nuages.
D'ordinaire, à la vue de ce paysage, je remonterai le col de mon manteau, glisserai mes mains bien au chaud à l'intérieur de mes poches et irai me promener. Mais aujourd'hui c'est différent. Mon état d'esprit n'est pas le même et c'est tout juste si je lui accorde un regard distrait.
Je jette un rapide coup d'œil à ma montre. Dieu que le temps ne passe pas vite ! Encore quatre minutes… Je lui en laisse neuf. Si à 12h05 il n'est pas là, je m'en vais.
Un homme s'approche et s'arrête devant la pyramide. Je le dévisage longuement. Une soixantaine d'années, de taille moyenne, les cheveux rares, bien habillé. Comment être sûre ? Je regarde autour de moi. Marion est assise sur un banc, un peu plus loin dans l'allée. Un cycliste est en train de réparer la roue de son vélo. 11h59.
Je m'avance lentement dans sa direction. Il ne m'a pas encore vue. Un enfant sort des toilettes et se met à courir. L'homme se tourne vers moi. Nos regards se croisent. Brièvement. Toute son attention est concentrée sur l'enfant qui le rejoint. Tous deux me tournent alors le dos et poursuivent leur chemin.


" Audrey Dubreuil ? "
Mon étonnement n'a d'égal que mon étourderie. Je me suis laissée surprendre.
" Faisons quelques pas, voulez-vous. "
J'acquiesce en silence et accompagne le cycliste.
" Qui êtes-vous,
_ Un ami qui vous veut du bien et qui veille sur vous.
_ Pourquoi ? Que signifie toute cette histoire ? Que me veut cet homme ? Et ma mère… Quel rôle joue-t-elle ?
_ Rassurez-vous… Cet homme ne vous importunera plus, désormais. Je me suis occupé de lui. Quant à votre mère, elle n'était au courant de rien. "
Il me sourit avec bienveillance et remonte sur son vélo.
" Suivez mon conseil : oubliez ces quatre jours et jetez ces photos. Tout est fini.
_ Et c'est tout ? Vous croyez que vous allez vous en tirer comme ça ?
_ Faites comme votre père, Audrey. Ayez confiance en moi. "
Cette allusion m'atteint de plein fouet.
" Vous connaissiez mon père ?
_ D'une certaine façon…
_ Vous avez travaillé avec lui ? Où ça ? Quand ça ? Savez-vous comment il est mort ?
_ Chaque chose en son temps. La vérité est un fruit qui ne doit être cueilli que s'il est tout à fait mûr. "
Il s'élance en laissant sa phrase en suspend :
" Et il est encore trop tôt. Bien trop tôt… "


A suivre…

par Arronax publié dans : Récits
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Lundi 12 décembre 2005



" Rue des cascades ". La voix de Claire Pichet emplit l'habitacle de la voiture et couvre le bruit du moteur. J'y suis presque. Je mets mon clignotant, ralentis et tourne à droite. La vieille ferme est toujours là, comme dans mes souvenirs. Six ans, déjà…
Je m'engage dans le petit chemin de terre qui conduit à la résidence. Le parking est désert. Tant mieux. J'ai besoin de calme et de silence. Je me gare à notre emplacement habituel et coupe le contact. Après être descendue de la voiture, je respire l'odeur des pins à pleins poumons. Le vent m'apporte la senteur iodée de la mer, toute proche.
Pour un peu, j'arriverais presque à sourire…

Je sors du coffre le nécessaire indispensable : mon sac-de-voyage et quelques provisions. Pendant un bref instant, j'hésite à emporter le paquet. Je choisis finalement de le laisser dans la voiture et me répète mentalement que je suis venue ici pour me reposer et pour prendre un petit peu de recul.
Réemprunter ce chemin après tout ce temps me fait éprouver un sentiment ambigu dans lequel s'entremêlent excitation et appréhension. Je pousse le porte vitrée et monte les escaliers qui mènent au second étage. L'émotion est forte. Je me sens redevenir la petite fille qui se faisait autrefois une joie de venir passer ici ses week-end et ses vacances.
D'abord timide, le rythme de mes pas s'accélère et c'est en courant que je franchis les derniers mètres qui me séparent de mes plus beaux souvenirs d'enfance. Je réalise à présent combien j'ai été sotte de ne pas songer à revenir plus tôt.
Je pose mes affaires sur le pas de la porte et introduit avec impatience la clef dans la serrure. Ma main agrippe la poignée. Dans ma tête, on frappe le troisième coup. Le rideau s'ouvre sur une pièce que je connais bien et dont je suis l'interprète principale.

J'ai ôté, un par un, les draps qui protégeaient les meubles de la poussière et ouvert en grand la porte-fenêtre du balcon. J'ai été surprise de constater que la disposition des meubles avait changé. Apparemment, toi aussi maman tu as fini par revenir. Pourquoi me l'avoir caché ?
Je me sens bien, en sécurité. Je suis à peu près persuadée qu'ils ne me chercheront pas ici. Et c'est avec soulagement que je m'aperçois qu'il n'apparaît sur aucune des photos présentes dans l'appartement.
Dehors, la mer scintille de mille feux. Je me rappelle encore de toutes ces soirées d'été passées à attendre l'apparition de la première étoile, signe qu'il était alors l'heure pour moi d'aller me coucher. Aujourd'hui, je n'ai plus la force de patienter. Le manque de sommeil m'a rattrapée et je suis épuisée. La pénombre envahit peu à peu le salon. Il est grand temps que j'aille m'abandonner dans les bras de Morphée.

Un nouveau jour se lève. L'azur orangé est moutonné de petits nuages blancs. La mer est calme. Au loin, je devine la silhouette d'un voilier qui se dessine sur l'horizon.
La nuit a été réparatrice et m'a fait cadeau d'un joli rêve en compagnie de Benjamin. Il me manque chaque matin davantage. Plus j'y pense, et plus je regrette que ça soit terminé ainsi entre nous. Tout aurait pu se passer autrement. Se peut-il qu'il reste un espoir ?
Le vent s'amuse dans mes cheveux défaits cependant que les vagues, venant mourir sur le sable, me lèchent la pointe des pieds. Malgré la fraîcheur de l'eau, je poursuis tranquillement mon chemin jusqu'à la pêcherie sur pilotis où, à marée haute, mon père et moi avions l'habitude de venir jeter notre ligne. Nous n'attrapions jamais rien. On s'en fichait. La pêche était un prétexte. Nous l'utilisions pour pouvoir permettre à maman de se reposer et profitions de toutes ces heures passées ensemble pour échanger nos confidences. Ces moments restent parmi les plus forts de ceux que j'ai pu partager avec mon père. Maintenant qu'il n'est plus là, je demeure avec cette cabane en bois la seule détentrice de toutes ces paroles autrefois prononcées. En mon for intérieur, je prie pour qu'elle se les rappelle mieux que moi.

Ce pèlerinage ne saurait être véritablement accompli sans que je ne m'arrête à la vieille ferme où, le soir après la traite, nous venions chercher notre lait. L'endroit n'a pratiquement pas changé. Madame Petitgand non plus. Malgré le passage des années, nous nous sommes reconnues au premier coup d'œil. Sa bonne humeur ne l'a pas quittée et c'est sur le même ton guilleret qu'antan qu'elle m'assaille de questions.
" Comme tu as grandi…. ", me dit-elle en me détaillant. " Te voilà devenue une belle jeune fille, hein ? Quel âge ça te fait ? Dix-neuf ? Vingt ?
_ Vingt-deux…
_ Eh bien tu les fais pas. Tant mieux pour toi : vaut mieux ça que l'inverse… Ce que tu ressembles à ta mère, c'est pas croyable ! En plus jeune, bien sûr…
_ Vous la voyez souvent ?
_ Assez, oui. Elle passe tous les trois-quatre mois, avec un monsieur. Ils ne restent jamais très longtemps. "
La surprise est totale. J'ai l'impression de tomber des nues. Ma mère avec un homme ? J'ai dû rater un épisode. Qui cela peut-il bien être ? Je sais que sa vie privée ne me regarde pas mais elle aurait quand même pu m'en parler !
Madame Petitgand me regarde avec un grand sourire.
" Tu n'étais pas au courant ? Si ça peut te rassurer, c'est un monsieur très gentil. Très poli aussi. Et plutôt bel homme… Elle a de la chance… "
Je n'en crois pas mes oreilles. Ma mère est devenue une étrangère. Elle mène une double vie dont je ne sais rien et dont elle m'a totalement exclue.
Madame Petitgand se lève et s'approche de moi.
" Ne fais pas cette tête-là ! C'est vrai que j'ai vendu la mèche et je m'en excuse. Ta mère m'avait demandé de ne rien te dire. Mais bon… Un moment d'inattention et voilà… De toute façon, tu l'aurais su bientôt.
_ Comment ça ?
_ Je l'ai vu passer, là, tout à l'heure… Juste avant que tu arrives. Il doit sûrement être en train de t'attendre… "

J'ai quitté madame Petitgand avec précipitation et voilà qu'en arrivant à la résidence, je ralentis le pas, ne sachant comment réagir. Mon impétueux désir de tirer toute cette affaire au clair s'est soudainement transformé en hésitation. Me retrouver face à cet homme dont je ne sais rien et dont je ne soupçonnais jusqu'à aujourd'hui même pas encore l'existence, me trouble. Qui est-il ? Pourquoi ma mère ne m'en a-t-elle jamais parlé ?
Cette situation est en train de tourner au surréalisme. Les relations qu'entretient ma mère ne me concernent absolument pas. Une petite voix - ma conscience ? - me chuchote à l'oreille de ne pas chercher à en savoir davantage. Mais c'est trop tard. S'il est déjà à l'appartement, il a sûrement dû s'apercevoir de ma présence. Pourquoi ne pas en profiter ? C'est l'occasion ou jamais…
Il a garé sa voiture à côté de la mienne. Je me demande ce qu'il vient faire ici. Ma mère doit-elle venir le rejoindre ? Cette idée me fait sourire. Cet endroit serait-il pour eux le point de rendez-vous qui abrite leur relation secrète ? Les battements de mon cœur s'accélèrent. Les rôles s'inversent : c'est à mon tour, à présent, de rencontrer le petit-ami de ma mère… A quoi ressemble-t-il ?
Je vais être vite fixée. Je me tiens, seule, au milieu du parking et la porte de l'appartement s'ouvre. Il apparaît à contre-jour. Je plisse les yeux, mets une main devant mon visage. La stupeur me pétrifie. Le temps se dilate, se suspend. Les oiseaux cessent de chanter. Nous ne sommes plus que tous les deux.
Lui. Moi.
Face-à-face.

 

A suivre…

par Arronax publié dans : Récits
ajouter un commentaire commentaires (2)    recommander
Dimanche 11 décembre 2005


Je parcours les rues d'Angers sans véritable but. Il a cessé de pleuvoir mais le fond de l'air reste encore humide. Entre deux gros nuages menaçants, la lune éclaire mon chemin de sa lueur blafarde. Le son de mes pas résonne sur les pavés des rues du centre ville. Devant moi se dresse la silhouette imposante de la cathédrale Saint Maurice. Je ne crois plus en rien. En tournant à gauche, en direction du château, je me surprends à regarder en arrière pour vérifier que personne ne me suit.
Promenade du Bout du Monde. Sûrement l'un de mes endroits préférés. Assise sur le muret, les pieds dans le vide, je ferme les yeux et essaie de ne penser à rien. Bercée par le flot incessant du bruit des voitures sur la rocade, je me détends peu à peu et me remémore le déroulement de cette journée. Je ne sais plus qui a dit que la vie était sœur du hasard, mais une chose est sûre : cette personne avait raison. Il suffit vraiment d'un rien pour que votre vie bascule…


Je sonne à la porte et attends. Les secondes s'égrènent. A quarante-cinq, une lumière s'allume. Je sonne à nouveau. A cinquante-six, j'entends quelqu'un crier " J'arrive ! ". A soixante-deux, une clef s'introduit dans la serrure. A soixante-quatre, la porte s'ouvre enfin et Pierre apparaît.
Un peu surpris, il m'invite à entrer et me montre le chemin. Curieusement, depuis le temps que nous nous connaissons, lui et moi, c'est la première fois que je pénètre chez lui. Nous ne nous voyons autrement qu'au théâtre ou dans des cafés.
Il ne me pose aucune question. Il me demande juste de l'attendre quelques instants dans le salon. J'ôte mon manteau et parcours la pièce du regard. Au milieu d'un capharnaüm de livres et d'objets hétéroclites qui m'apparaissent comme semblant être tous plus inutiles les uns que les autres, j'aperçois plusieurs cadres en bois desquels les photos ont été retirées. Depuis le décès de sa femme, six ans plus tôt, ses enfants ne viennent plus le voir. Tout juste lui envoient-ils une carte pour lui souhaiter la nouvelle année…
Pierre réapparaît avec deux tasses de thé. Il s'assoit en face et attend que je prenne la parole.

" Non, ce n'est pas le même homme, affirme-t-il après avoir longuement examiné la photo. Celui qui m'a donné la photo était plus grand. "
Je ne sais pas quoi penser. Dois-je vraiment m'en sentir rassurée ?
" Pourrais-tu essayer de me le décrire plus précisément ? "
Pierre réfléchit, fouille dans sa mémoire.
" Il n'a rien de particulier. C'est monsieur tout le monde. Il avait les cheveux grisonnant et portait un imperméable marron. Tu sais, je ne l'ai pas vu beaucoup. Il est juste venu vers moi, m'a salué et m'a remis l'enveloppe. Puis il est parti.
_ T'a-t-il dit comment il s'appelait ?
_ Non, rien. Vraiment.
_ Ça ne fait rien. Tant pis. "
Je me lève.
" Je m'excuse de t'avoir dérangé aussi tard mais il fallait que je sache. Je te remercie.
_ Audrey… Si tu as besoin d'aide, tu… "
Pierre… Tu es un peu le père que je n'ai pas eu. Je t'aime.
" Ça va aller, ne t'inquiète pas. J'ai juste besoin d'un peu de repos. Je crois que je vais partir quelques jours, histoire de me ressourcer.
_ Ma porte t'est toujours grande ouverte.
_ Je sais… "


Le téléphone me nargue. Posé sur la table basse, à longueur de bras, je sens bien qu'il n'attend qu'un geste de ma part. Qui appeler ? Je me pose et me repose la question depuis bientôt près d'une demie-heure. A qui me confier ? Je suis restée très évasive avec Pierre. Ma mère ? Pourquoi l'inquiéter ? La police ? Pour lui dire quoi ? Qu'un homme me suis partout depuis que j'ai six ans ? Que peut-être m'épie-t-il en ce moment avec des jumelles à partir d'un des appartements de l'immeuble d'en face ? Ils me prendraient pour la folle, la paranoïaque que je suis en train de devenir…
Benjamin. Je ne vois que lui. Je prends le combiné et compose les six premiers chiffres de son numéro de téléphone avant finalement de raccrocher. A quoi cela m'avancerait-il ?
J'ai peur. A tort, sûrement. Peut-être que je fabule complètement ? Que tout ceci n'est qu'un mauvais rêve et que je vais me réveiller. Malheureusement, je ne suis plus une petite fille. Je ne crois plus aux contes de fées.
Que ne donnerais-je pas, néanmoins, pour que mon prince charmant pénètre dans ma chambre et m'emmène tout de suite très loin d'ici ?
Je n'ai jamais eu aussi besoin de me sentir protégée. De dormir dans les bras de quelqu'un.

J'avais pourtant fermé la porte d'entrée à double tour. Je n'ai rien entendu. J'ai dormi d'un sommeil sans rêves. Ils doivent avoir les clefs… Je les appelle " ils " car je ne peux imaginer qu'il ne puisse s'agir que de l'œuvre d'un seul homme. Ils n'ont rien dérangé, rien volé. Ils sont juste entrés, ont déposé le colis et sont repartis en refermant la porte. Sous mon nez. Devant moi.
Je suis étrangement calme. Paniquer ne servirait à rien. De toute manière, à quoi bon ? Que faire devant des personnes qui vous surveillent pendant dix-sept ans sans que vous les remarquiez et qui pénètrent chez vous en toute impunité, à votre insu ? Ils se jouent de moi et me manipulent à leur guise.

Le colis est posé sur la table basse, à côté du téléphone. Cruelle ironie du sort… Comme l'enveloppe, il n'y a aucun renseignement sur l'expéditeur. Mon nom apparaît à l'encre noire, écrit sans doute par la même main. Pendant un bref instant, je suppose que c'est une bombe. Que la minuterie est sur le point de se déclencher ou qu'elle va exploser dès que je vais essayer d'ouvrir le paquet. J'en ris, j'en pleure. Mes nerfs craquent.
Je prends le colis dans mes mains et le soupèse avec précaution. Il est lourd, mais pas assez pour pouvoir contenir une bombe. Enfin, je crois.
Je regarde l'horloge. 10h46. Dire qu'il y a à peine vingt-quatre heures, je me plaignais d'avoir une vie trop ordinaire. Faire attention aux souhaits que l'on formule. Ils peuvent parfois être exaucés au centuple.
Le suspense a assez duré. Sans hâte, j'ouvre le paquet. A l'intérieur, il y a…


A suivre…

par Arronax publié dans : Récits
ajouter un commentaire commentaires (3)    recommander

Projets en cours

publier sur internet sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus