
J'attends. Seule. Depuis des heures.
Personne ne me dit rien. La machine à café est en panne.
Ils l'ont sortie de la voiture et l'ont amenée ici en un temps record. Je n'ai pas pu monter avec elle.
Une infirmière - la même - passe. Je lui demande si elle a des nouvelles. Sa réponse semble immuable : " Votre mère est toujours en salle d'opération, mademoiselle. Je ne peux rien vous dire de plus. Le médecin va bientôt venir vous voir. "
J'ai faim. J'ai froid. J'ai peur.
Les gendarmes m'ont accompagnée jusqu'à l'hôpital. L'un d'entre eux a essayé de me poser des questions mais, devant mon mutisme, il m'a dit qu'il repasserait plus tard.
Pourquoi votre mère vous a-t-elle donné rendez-vous ? Avait-elle bu ? Où est votre père ? Comment était-elle, au téléphone ? Son comportement vous a-t-il paru étrange ? Prend-elle des médicaments ? Est-elle dépressive ? A-t-elle des raisons de vouloir se suicider ?
D'après les gendarmes, un témoin - l'unique - affirme l'avoir vu précipiter délibérément sa voiture contre une autre qui venait d'apparaître à l'angle de la rue. Ses phares étaient éteints. Sa ceinture n'était pas attachée…
Je ne peux, ni ne veux, y croire. Cela n'a aucun sens. Pourquoi aurait-elle fait cela ? D'autant plus qu'elle m'avait appelé à peine une demi-heure auparavant…
La porte de la salle d'attente s'ouvre, et un médecin s'approche de moi :
" Bonsoir. Vous êtes de la famille ?
_ Je suis sa fille. "
Le médecin me tend la main et se présente. C'est lui qui l'a prise en charge durant l'intervention. Il m'invite à m'asseoir.
" Votre mère souffre de multiples fractures aux jambes et aux bras. Elle a plusieurs côtes de cassées et un examen au scanner a révélé un léger traumatisme crânien. Mademoiselle… Votre mère a eu beaucoup de chance : même s'il est encore trop tôt pour se prononcer, son état est stable, et je reste confiant. "
Un énorme soulagement m'envahit. Je lui demande si je peux la voir.
" Pas ce soir. Pour lui permettre de mieux récupérer, nous l'avons placée dans un sommeil artificiel. Elle est en train de dormir. "
Puis, après quelques secondes, il ajoute que je devrais aller en faire autant :
" La nuit a été rude pour tout le monde ", me dit-il avant de prendre congé.
" Docteur ? Une dernière chose… En ce qui concerne l'autre conducteur ?
_ Quel autre conducteur ?
_ L'occupant de l'autre voiture… Celle qu'a percutée ma mère… "
Le médecin consulte ses fiches.
" Non, je ne vois pas… Ce soir, seule votre mère a été admise ici.
_ Pourtant… "
Il revérifie.
" Il y a dû avoir un malentendu… Votre mère est bien la seule personne qui nous a été amenée… "
Il me prend par les épaules et me pousse gentiment vers la sortie.
" Reposez-vous… Et ne vous inquiétez pas… Il doit forcément y avoir une explication logique… Nous y verrons tous plus clair demain… "
Je me laisse faire, docilement. La porte s'ouvre et se referme derrière moi, sans bruit.
Je disparais dans la nuit.
J'ouvre la portière de la voiture et me glisse sur le siège avant. Malgré la fatigue et le stress engendré par l'accident, je sens monter en moi un profond sentiment de colère.
Ils ont essayé de la tuer… Ils ont voulu tuer ma mère… Cette pensée m'est insupportable. Ma mère représente-t-elle une menace pour eux ? Sûrement… Mais alors laquelle ? Comment justifier un tel acte ? Leur tentative a miraculeusement échoué… Pour combien de temps ? Est-elle encore en danger ? Dire que tout semblait terminé…
Je mets le contact, boucle ma ceinture et allume les phares.
Il est là.
Je le dévisage longuement, comme si c'était la première fois que je le voyais. Ce qui, à dire vrai, est pratiquement le cas tellement notre rencontre ce matin au Lac de Maine fut brève.
Il est grand, brun, avec des cheveux grisonnants. Rasé de près. Très bien habillé. Porte de petites lunettes rondes. Il doit avoir entre cinquante-cinq et soixante ans.
C'est lui qui m'a proposé d'aller prendre un café. Il me regarde, l'air grave. Je porte la tasse à mes lèvres.
" Audrey… Sachez tout d'abord combien je suis désolé pour ce qui c'est produit ce soir… Je ne sais pas quoi vous dire d'autre, si ce n'est que tout cela est impardonnable. Je veillerai personnellement à ce que votre mère reçoive les meilleurs soins. Je vous promets également que les coupables seront sévèrement punis. "
Que croit-il ? M'impressionner ?
" Je ne vous demande rien. Laissez ma mère là où elle est. Vous savez ce que je veux… "
Il acquiesce.
" Très bien. Tout remonte au début des années 70… C'est à cette époque que j'ai connu votre père. Nous travaillions tous deux dans les mêmes…affaires.
_ Vous étiez dans la même société ? "
Il paraît étonné.
" Que savez-vous exactement de votre père, Audrey ? Votre mère vous a-t-elle jamais dit quel métier il exerçait ?
_ Si, bien sûr… Papa était cadre, dans une société de communications. Expert en relations publiques, il me semble. "
Il réajuste sa position sur sa chaise et vérifie que personne ne nous écoute.
" Votre père était bien un expert… Mais pas en relations publiques.
_ En quoi d'autre, alors ?
_ Ne m'interrompez pas, je vous prie. Votre père était un grand scientifique. Il travaillait pour l'armée, sur un projet d'armes électromagnétiques.
_ Mon père fabriquait des armes ? "
J'ai posé cette question à voix haute, sans réfléchir. Mon interlocuteur m'intime de baisser le ton.
" En un sens, oui. Mais pas n'importe quelles armes… Des armes pacifiques… "
Il se rapproche de moi.
" Ce dont je vais maintenant vous parler est confidentiel, aussi je vous demande de le garder pour vous. "
Je lui assure que je tiendrai le secret. Pour connaître la suite, je serais prête à lui promettre n'importe quoi.
" Ces armes sont dites pacifiques parce que leurs effets sont sans danger pour l'homme. Ils sont invisibles et indolores. Leurs seules cibles sont les installations électriques, les circuits imprimés et autres transistors. Elles permettent de paralyser l'ennemi sans faire de victimes. Votre père, Audrey, était en train d'inventer l'arme anti-guerre. "
Je reste coite. Tout cela paraît si invraisemblable…
" Bien sûr, nous n'étions pas les seuls à explorer cette technologie. Les américains et les russes travaillaient eux aussi sur de tels projets… Toutefois, la voie sur laquelle nous œuvrions nous a permis de développer des applications plus intéressantes que les leurs. Et ce, en grande partie grâce à votre père. "
Incroyable. Cette histoire semble sortir tout droit d'un scénario de mauvais film américain.
" C'est pour ça qu'il nous a menti sur sa profession ? Parce que c'était secret ?
_ Oui… "
Je sors de mon sac à main l'une des quatre photos que l'on m'a fait parvenir. Je pose mon doigt sur une silhouette.
" Lui… Qui est-t-il ? Pourquoi m'a-t-il suivi pendant tout ce temps ?
_ Vous n'auriez jamais dû recevoir cette enveloppe… "
Sa remarque me désoblige. Cynique, je rétorque :
" Tout aurait été alors plus simple pour vous, n'est-ce pas ? J'aurais juste continué à vivre dans le mensonge… "
Il se défend.
" Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit…
_ Et vous, dîtes-moi ce que j'ai envie de savoir ! "
Il soutient mon regard avant de reposer les yeux sur la photo.
" Un homme comme votre père était quelqu'un de très précieux. L'armée ne pouvait se permettre de le…perdre.
_ Vous voulez dire que j'étais un moyen de pression ?
_ Si l'on veut… "
Je jette un coup d'œil par la verrière. Un couple traverse la rue en se protégeant de la pluie. Benjamin doit sûrement s'inquiéter de mon absence…
" Ça va ? "
Je détourne le yeux et hausse les épaules.
" Je vous avouerai que j'ai un peu du mal à réaliser… Mon père… Les souvenirs que j'ai de lui… "
Je me mets à pleurer. Toutes ces révélations ont eu raison du peu de forces qui me restaient. Je me sens vidée. Vidée d'énergie. Vidée de mes pensées. Vidée de mon passé.
Il me prend la main et me tend un mouchoir. Je réalise soudain combien il avait raison, tout à l'heure, en me disant que je n'aurais jamais dû recevoir cette lettre et les photos qu'elle contenait. Parfois, la vérité est un cadeau empoisonné. Ne vaut-il pas mieux vivre heureux dans l'ignorance ?
" Votre père est quelqu'un de bien, Audrey. "
Ses paroles retiennent mon attention. Se peut-il qu'il ne l'ait pas fait exprès ?
" Qu'avez-vous dit ? "
Il me regarde, sans comprendre. Je répète :
" Qu'est-ce que vous venez de dire ?
_ Que votre père était quelq… "
J'explose.
" Non ! Ce n'est pas ce que vous avez dit ! J'ai très bien entendu ! Vous avez dit que mon père est quelqu'un de bien ! "
Il essaie de nier.
" Vous avez dû mal comprendre. Je ne…
_ Menteur ! "
Je me lève et tente de l'empoigner. Il me repousse.
" Audrey… Arrêtez, je… "
Le patron s'approche de nous. Derrière moi, la porte s'ouvre brusquement. Tout se déroule alors au ralenti. Un dizaine de militaires envahissent la pièce et nous maîtrisent. Les autres clients se mettent à hurler. Un homme, vêtu de noir, pénètre alors à son tour dans l'établissement. Il présente une carte (de police ?) au patron qui se calme aussitôt, avant de se diriger vers nous. Il ne m'accorde même pas un regard.
" Monsieur Maupoint, vous êtes en état d'arrestation. Veuillez nous suivre… "
Mon mystérieux interlocuteur a donc un nom. Il a cessé de se débattre et est escorté de très près par deux militaires qui le conduisent sans ménagement aucun vers la sortie. Il se tourne une dernière fois vers moi et essaie de me dire quelque chose. Je ne suis pas sûre d'avoir compris. Une voiture vient stationner devant le bar. La portière s'ouvre et on le pousse à l'intérieur. la voiture redémarre.
Elle sait…





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