
Mercredi 20 février. 11h37. Je suis à peine levée que, déjà, la malchance s'acharne sur mon sort. Je viens de casser une tasse et en plus je n'ai plus de thé. A croire que les instances supérieures qui gouvernent ma vie prennent un malin plaisir à me tourmenter. Dieu serait-il foncièrement sadique ?
J'avale deux dolipranes en guise de petit déjeuner et jette un rapide coup d'œil à travers la fenêtre. Il pleut. Décidément, la journée s'annonce des plus agréables. Manquerait plus que Benjamin revienne…
Je m'habille en vitesse avec les vêtements que je trouve sur le sol. Penser à passer au pressing un jour prochain et… Merde ! Il me manque une blanche. Tant pis, j'en mets une rose. Je n'ai plus le temps de partir à la chasse aux chaussettes.
11h43. La sonnerie du téléphone retentit. Désolée, je ne suis pas là. Je referme la porte de mon appartement cependant que le répondeur se met en marche. 11h44.
" Nous ne pouvons être sûrs de rien, mademoiselle, en ce monde.
_ La neige tombe l'hiver. L'hiver, c'est une des quatre saisons. Les trois autres sont… euh… le prin…
_ Oui ?
_ … temps, et puis l'été… et… euh…
_ Ça commence comme automobile, Mademoiselle.
_ Ah, oui, l'automne…
_ C'est bien cela, Mademoiselle, très bien répondu, c'est parfait. Je suis convaincu que vous serez une bonne élève. Vous ferez des progrès. Vous êtes… "
Pierre se lève et se dirigez vers nous.
" Non, non et non. Combien de fois devrais-je te le répéter, Romain ? Il faut que tu y mettes davantage de conviction… Tu es un professeur pervers et lubrique, souviens-toi… Essaie en te frottant les mains… Allez, on recommence !
_ On pourrait pas faire une petite pause, avant ? "
Pierre rechigne. Il hésite. Je décide d'y ajouter mon grain de sel.
" Rien que cinq minutes… Histoire de prendre un bol d'air. "
A deux contre un, Pierre est vaincu. Il abdique non sans nous avoir fait partager le fond de sa pensée.
" La première est dans trois semaines, mais si ces messieurs-dames préfèrent faire des pauses toutes les dix minutes… C'est pour vous que je dis ça, pas pour moi… "
Sacré Pierre. Pour le consoler, je lui fait une bise sur la joue avant de me diriger vers les toilettes en le laissant monologuer sur le puissant pouvoir de persuasion des femmes et sur la menace potentielle que nous représentons vis-à-vis des hommes.
" Un jour prochain, vous verrez, ce sont elles qui gouverneront le pays. Et à chaque conflit, au lieu de se lancer dans d'interminables palabres qui ne mènent à rien, elles calmeront les manifestants en leur distribuant des baisers. C'est écrit ! "
" Audrey ?
_ Oui, Romain. Qu'est-ce qu'il y a ?
_ Voilà… Je me demandais si tu accepterais que je t'invite à dîner, un soir… "
Aïe… Je ne sais pas quoi dire. Ou plutôt si… Mais comment ? Avant tout, bien choisir ses mots tout en restant honnête. Lui mentir serait le pire. J'en sais quelque chose.
" Audrey ? "
Avec un soulagement à peine dissimulé, je demande à Romain de m'excuser et me tourne vers Pierre.
" Quelqu'un a laissé ceci, pour toi. "
Il me tend l'enveloppe qu'il tenait entre ses mains.
" Sûrement l'un de tes nombreux admirateurs secrets ", me glisse-t-il avec malice en me faisant un clin d'œil. " Tu nous avais caché ça… "
Surprise par l'arrivée de cet événement providentiel et ô combien inattendu qui me permet de gagner un petit peu de temps avec Romain - tout en sachant pertinemment que je recule pour mieux sauter -, je tourne et retourne l'enveloppe entre mes doigts. Qui peut bien m'écrire ? Un admirateur, comme le suppose Pierre ? Non… Ce doit être une blague…
" Je vais te laisser. J'ai un rendez-vous. "
Romain est sur le point de s'en aller. Pendant un bref instant, je l'avais presque oublié.
" Attends, je…
_ Non, ne t'inquiète pas, ce n'est pas grave. "
N'osant pas affronter son regard, je préfère baisser les yeux. Je suis nulle.
" De toute façon, c'est sûrement mieux comme ça… A demain… "
J'esquisse un sourire triste qu'il ne remarque pas. Et c'est le cœur empli d'un sentiment honteux que je regarde s'éloigner sa grande silhouette frêle et maladroite.
Rideau.
J'hésite à l'ouvrir. Il n'y a aucun renseignement sur l'expéditeur. Rien. Que mon nom écrit simplement à l'encre noire.
La pluie tombe à verse. Le serveur m'apporte le thé que j'ai commandé. A ma droite, un vieil homme lit son journal. Nous sommes les deux seuls clients. Un éclair déchire le ciel.
Finalement, je me décide à décacheter l'enveloppe. J'ai l'impression de redevenir la petite fille que j'étais enfant, à la fois impatiente et réticente, et qui attendait longuement avant d'oser ouvrir avec respect les paquets qu'on lui offrait. Depuis combien de temps n'ai-je pas reçu de cadeau ?
Je glisse les doigts à l'intérieur et en retire, étonnée, quatre photos.
De moi.
J'ai monté les escaliers quatre à quatre, laissé ma porte entrouverte, jeté ma veste et mon sac à main sur le sofa et me suis précipitée dans ma chambre.
J'ai ouvert l'armoire et fouillé jusqu'à trouver ce que je cherchais. L'album photo familial. Mes mains tremblent, je ne sais pas quoi penser. Qu'est ce que tout cela signifie ? Passé le premier instant de surprise, je me suis mise à étudier les photos… Et là… Lui… Sur les quatre… Je voudrais oublier, revenir en arrière et jeter cette enveloppe. Ou la brûler. Maintenant, c'est trop tard. Il faut que je sache…
Je tourne les pages à toute vitesse, ne m'attardant pas sur les photos d'intérieur pour davantage me concentrer sur celles qui ont été prises dehors, à l'extérieur. Je les examine chacune avec attention, à la recherche de son visage. Elles passent toutes devant mes yeux, comme autant d'instantanés, de cartes postales de ma vie. Mon enfance en avance rapide. L'enfance normale d'une petite fille normale dans un monde normal. Posent. Mes pupilles se fixent, se pause sur ce cliché. J'ai six ans. Eté 1984. Vacances en Dordogne. Je souris à ma mère qui me photographie. Il me manque trois dents. Je suis à la piscine, en compagnie d'une petite fille avec laquelle je m'étais liée d'amitié. Charlotte, je crois. Rousse, les cheveux frisés, une ribambelle de taches de rousseur sur le visage. Un maillot de bain rose et deux brassards jaunes autour des bras. Et derrière elle... Je n'ose pas regarder. Je sens - je sais ? - qu'il est là et qu'il me surveille.
Je n'ai pas entendu la nuit tomber. J'ai refermé l'album et je cherche une raison qui puisse m'empêcher de sombrer dans la folie. Des dizaines de questions envahissent ma tête. J'ai peur.
Le voyant de mon répondeur est allumé. Je me lève et me dirige vers le téléphone. Qui m'a fait parvenir cette enveloppe ? Qui est l'homme qui apparaît également à mes côtés, dans l'ombre ? Je ne crois pas au hasard. Que me veut-il ? Me surveille-t-il toujours ?
Je réprime un frisson et écoute le message :
" Audrey… Il est 11h44… Si vous m'entendez, je vous demande de me faire confiance. C'est très important. .. Aujourd'hui, vous allez recevoir une enveloppe… S'il vous plaît, ne l'ouvrez pas… Je répète : surtout, ne l'ouvrez pas ! "





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